II . B - LAGARDERE : UN HEROS, TROIS IDENTITES

        Féval renoue avec la grande tradition romantique de Sue et de Soulié et subit l'influence du roman noir anglais.

" Le héros type est beau d'une beauté fatale, élégant, sa naissance est mystérieuse, il est doté d'une sorte d'éternelle jeunesse.[...] Le pur héros est souvent une victime, ou bien se débat dans des difficultés inextricables.[...] Le héros reste le personnage isolé et asocial du temps de Sue, il combat, généralement seul, une association puissante, ou la société toute entière.[...] Il est assisté par des laquais du répertoire comique, qui jouent auprès de lui le rôle de confidents. Cette constante du héros courbé sous la Fatalité mais finalement maître de son destin domine toute l'oeuvre de Féval.[...] Socialement, le héros est d'une condition obscure, c'est un enfant trouvé, à la recherche de son identité, un bâtard, un exclu, aussi bien vis-à-vis de sa propre famille que vis-à-vis de la société qui le méprise. Il ne retrouvera son identité que tout à la fin."1

        Si, dans la première partie du roman, le héros apparaît sous les traits du chevalier de Lagardère, dit "le petit Parisien", il est aussi Don Luis, alias Maître Louis, ciseleur de gardes d'épée, et le Bossu, alias Esope II, alias Jonas, qui prête sa bosse comme écritoire aux endosseurs d'actions et aux spéculateurs.


1. LAGARDERE

        Le choix du patronyme est heureux pour un héros de cape et d'épée. (Le nom de Pardaillan, chez Michel Zévaco, paraît plus discutable ! ) Lorsque Cocardasse rencontre le petit Lagardère pour la première fois dans la cour des Fontaines, devant le Palais- Royal, il a douze ans, il n'a pas de parents, et il loge " dans le pignon ruiné de l'ancien hôtel de Lagardère, au coin de la rue Saint-Honoré ". Il est " en train de se faire assommer par une demi-douzaine de vagabonds plus grands que lui, parce qu'il les a empêchés de dévaliser une petite vieille qui vendait des talmouses ". Douze ans et déjà défenseur de la veuve avant d'être celui de l'orpheline ! Il pratique deux métiers : il plonge au Pont-Neuf pour récupérer les pièces d'argent que " les badauds " de Paris lancent du parapet ; " il se désosse dans la cour des Fontaines " (on dirait aujourd'hui qu'il est contorsionniste ), se grandissant et se rapetissant à volonté, singeant le vieux bedeau de Saint-Germain l'Auxerrois " bossu par devant et par derrière ". Cette aptitude à la natation et cette extraordinaire souplesse préparent la métamorphose du personnage quelques années plus tard.
        A quinze ans, devenu un grand " chérubin timide ", il fréquente la salle d'armes de Cocardasse et fait preuve de grandes dispositions pour l'escrime. Un prévôt qui lui rappelle méchamment " ses talents de plongeur et de désossé " se voit proprement expédier ad patres.
        Il se fait soldat, tue son capitaine, déserte. Il s'engage " dans les Enfants Perdus2 de Saint-Luc pour la campagne d'Allemagne, prend la maîtresse de Saint-Luc, déserte ". Il entre dans la compagnie de Monsieur de Villars, fait de son propre chef quatre prisonniers, devient cornette3 de Ferté, enseigne4 de Conti, capitaine au régiment de Navarre , tue son colonel , est cassé. Devenu page du duc d'Anjou, les dames de la Dauphine se battent pour l'amour de lui : il est congédié.
        " La fortune lui sourit : le voilà chevau-léger du corps " et anobli par le roi. Mais le chevalier de Lagardère tue en duel le baron de Bélissen, après lui avoir tiré les oreilles, et il est exilé. Juste avant de passer la frontière espagnole, il doit rencontrer, toujours en duel, le duc Philippe de Nevers. Il n'a pas encore dix-huit ans...

        Paul Féval fait ainsi son portrait physique :

" C'était Lagardère, le beau Lagardère, le casseur de têtes, le bourreau des coeurs.5
Henri de Lagardère était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. Ce n'était pas un Hercule ; mais ses membres avaient cette vigueur souple et gracieuse du type parisien ; aussi éloigné de la lourde musculation du Nord que de la maigreur pointue de ces adolescents de nos places publiques, immortalisés par le vaudeville banal. Il avait des cheveux blonds, légèrement bouclés, plantés haut et découvrant un front qui respirait l'intelligence et la noblesse. Ses sourcils étaient noirs, ainsi que la fine moustache retroussée au-dessus de sa lèvre. Rien de plus cavalier que cette opposition, surtout quand des yeux bruns et rieurs éclairent la pâleur un peu trop mate de ces visages.
La coupe de sa figure, régulière mais allongée, la ligne aquiline des sourcils, le dessin ferme du nez et de la bouche, donnaient de la noblesse aux joyeusetés de l'expression générale. Le sourire du gai vivant n'effaçait point la fierté du porteur d'épée. Mais ce qui ne peut se peindre à la plume, c'est l'attrait, la grâce, la juvénile gaillardise de cet ensemble ; c'est aussi la mobilité de cette physionomie fine et changeante, qui pouvait languir aux heures d'amour, comme un doux visage de femme, qui pouvait aux heures de combat suer la terreur comme la tête de Méduse .
Il portait l'élégant costume de chevau-léger du roi, un peu débraillé, un peu fané, mais relevé par un riche manteau de velours jeté négligemment sur son épaule. Une écharpe de soie rouge à franges d'or indiquait le rang qu'il occupait parmi les aventuriers ".6


2. DON LUIZ / MAITRE LOUIS

        Don Luiz, c'est l'identité que Lagardère a prise à Pampelune où il gagne -médiocrement - sa vie, " en limant des gardes d'épées ", avant d'acquérir une certaine notoriété et le titre de Cincelador. Nous le retrouvons à Paris, dix-huit ans après " l'affaire des fossés de Caylus ", sous le nom de Maître Louis, " ciseleur de gardes d'épées ".
        Il a physiquement peu changé.

" C'était encore un jeune homme, du moins si l'on s'en rapporte à la beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur. Quel que fût son âge, maître Louis était un jeune homme. Ses cheveux blonds, légers et bouclés, jouaient autour d'un front pur comme celui d'un adolescent. Ses tempes larges et pleines n'avaient point subi l'injure du ciel espagnol. C'était un Gaulois, un homme d'ivoire, et il fallait le mâle dessin de ses traits pour corriger ce que cette carnation avait d'un peu efféminé. Mais ses yeux de feu , sous la ligne fière de ses sourcils, son nez droit, arrêté vivement, sa bouche dont les lèvres semblaient sculptées dans le bronze et qu'ombrageait une fine moustache retroussée légèrement, son menton à la courbe puissante, donnaient à sa tête un admirable caractère de résolution et de force ".7

        Son caractère est brossé en quelques phrases :

" Sa vie se passait à se contraindre. Il était près du bonheur et ne le voulait point toucher. Sa volonté [...] de fer était assez forte pour donner une trempe stoïque à ce coeur tendre, passionné, brûlant comme un coeur de femme ".8


3. LE BOSSU DE LA RUE QUINCAMPOIX

        Il fait son apparition à l'hôtel de Gonzague le jour où les spéculateurs s'arrachent à prix d'or des emplacements de quatre pieds carrés. Il propose 30 000 livres pour louer le dernier emplacement : la niche du chien ! C'est une " étrange figure ", " un visage de bossu aux cheveux drôlement ébouriffés ", avec " une voix grêle et cassée ".

" Il avait l'oeil vif et le nez aquilin. Son front se dessinait bien sous sa perruque grotesquement révoltée et le sourire fin qui raillait autour de ses lèvres annonçait une malice d'enfer. Un vrai bossu !
Quant à la bosse elle-même, elle était riche, bien plantée au milieu du dos, et se relevant pour caresser la nuque. Par-devant , son menton touchait sa poitrine. Ses jambes étaient bizarrement contournées, mais n'avaient point cette maigreur proverbiale qui est l'accompagnement obligé de la bosse ".9

        Tel Zorro, le héros passe sans cesse de l'une à l'autre de ses identités. Quand maître Louis entre dans sa chambre de la rue du Chantre, c'est le Bossu qui en sort. Quand le Bossu entre au bal du Régent, il se transforme en Lagardère pour rencontrer la princesse de Gonzague. Quand Lagardère est blessé, la blessure " saigne à l'épaule du Bossu ". Bretteur d'exception, Lagardère a aussi été, dans sa jeunesse, un redoutable buveur. Le lecteur ne s'étonne donc pas de le voir, sous l'identité du Bossu, vaincre Chaverny dans un duel bachique au vin de Champagne et le remplacer comme futur époux d'Aurore. Mais après la signature du contrat, on voit " ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir et l'épée s'affermir dans sa main. Il rejette ses cheveux en arrière et sur ce corps droit , robuste, élégant, une noble et belle tête rayonne : c'est Lagardère, Lagardère qui ne manque jamais au rendez-vous qu'il donne ! "10         Claude Aziza analyse ainsi le personnage de Lagardère :

" A-t-on vraiment remarqué que, jouant à la fois sur le signifiant et le signifié, Lagardère cesse d'être bossu quand il se fait redresseur de torts ? C'est qu'il lui faut redresser cette difformité morale que lui a infligée une injuste condamnation. Redresser au sens quasi fiscal du terme, c'est-à-dire réparer par des compensations la faute qui a été commise, même s'il en est rarement responsable. Cet instrument de la vengeance divine se doit donc d'être celui qui sauve mais aussi celui qui protège, celui qui rassure : en un mot le Père tout-puissant. Lagardère, ce libertin frivole, a désormais une mission sur terre : sauver et restaurer dans sa véritable identité la fille du duc de Nevers. "11

        Pour mener à bien cette mission, il renonce au noble métier des armes, gagne quelques maravédis12 à la sueur de son front ; le libertin devient pieux, apprend à prier à Aurore, l'accompagne à la messe du dimanche. Lui qui n'a pas reçu une éducation très soignée se mue en instituteur pour apprendre à lire à sa protégée dans son vieux traité d'escrime. L'ex-bourreau des coeurs mène une existence quasi monastique. S'il a, furtivement, la tentation d'une aventure avec la gitana, amie d'Aurore, il y résiste victorieusement. Quand Aurore se métamorphose en une belle jeune fille, Lagardère passe du statut de père adoptif au statut d'amant potentiel et il commence à souffrir. Il s'interdit de penser à Aurore comme à une épouse possible : elle n'appartient pas au même milieu social que lui, et surtout, elle est beaucoup plus jeune. La différence d'âge entre les époux est chose courante au XVIIIème siècle, mais il en est malheureux comme en témoigne cette phrase amère : " Quand j'étais enfant, pensa Lagardère, les hommes de trente ans me semblaient des vieillards ".


4. UN HEROS POPULAIRE.

        C'est un homme seul, solitaire, tout puissant. Il n'est pas là pour refaire le monde ni la société, mais pour veiller à ce que l'ordre ne soit pas transgressé. Il est généreux envers les pauvres, les faibles, les opprimés, mais à la façon du chevalier médiéval, pas à celle du révolutionnaire. La tâche qui l'attend, c'est pourchasser les méchants, venger les bons, sacrifier, s'il le faut, son bonheur, voire sa vie.
        Le héros populaire n'est pas né pour contester. Il aimerait bien, comme Edmond Dantès, passer sa vie avec la belle Mercédès. Mais le Destin est là, qui l'attend et qui le mène. Enfant trouvé parfois, comme Lagardère, d'humble naissance, comme Dantès, il doit, pour atteindre son but, cacher son identité. Monte-Cristo cache qu'il fut Dantès, et personne ou presque ne devine , sous la bosse du Bossu, le beau Lagardère proscrit depuis dix-huit ans.
        Le héros populaire n'en veut pas au système mais aux individus . Monte-Cristo ne remet pas en cause la Restauration, mais s'attaque aux traîtres : Caderousse, Danglars, Mondego, Villefort qui lui ont valu quatorze années au château d'If. D'Artagnan ne combat pas Richelieu en tant que ministre de Louis XIII : il défend la Reine ; il ne combat pas les Anglais mais seulement Milady. Lagardère ne fait pas le procès de la Régence, il poursuit un assassin : Philippe de Gonzague.



1. Olivier-Martin Yves, Histoire du roman populaire en France, 1980, p.210.
2. Enfants Perdus : troupes d'infanterie légère qui marchaient en avant dans les attaques, et à qui on confiait des missions périlleuses.
3. Porte-étendard, puis sous-lieutenant de cavalerie du XVIème au XVIIIème siècle.
4. Officier porte-drapeau.
5. On notera le rythme de la phrase : quatre fois cinq syllabes .
6. Le Bossu, p.251.
7. Le Bossu, p. 411.
8. Ibid., p. 412.
9. Le Bossu, p.299.
10. Ibid., p. 620.
11. Le Bossu, Présentation, p.5.
12. Ancienne monnaie espagnole valant entre un et deux centimes.