II . C - L'HEROINE ET SON DOUBLE : " LES DEUX ORPHELINES "

        "Les deux orphelines", c'est, bien sûr, une référence anachronique, puisque le roman mélodramatique d'Adolphe d'Ennery ne paraît qu'après Le Bossu.
        Cependant Aurore de Nevers et Flor, alias Dona Cruz, sont, chacune à leur manière, à la recherche de leur famille et de leur identité. Egalement belles, également brunes1, les héroïnes de Féval ont, selon Charles Buet, " l'âme haute et fière, aimant chastement, quoique ardemment2 ".
        Admirons d'abord Aurore.

" Avec lui (Maître Louis) demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les anges, dont personne ne savait le nom. [...] La jeune personne ne sortait jamais, au grand jamais, si bien qu'on aurait pu la croire prisonnière, si, à toute heure, on n'avait entendu sa voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques et des chansons.(...( C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si bien qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses traits semblait fait pour le plaisir ; son front d'enfant, son nez aux belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure nacrée. Mais ses yeux rêvaient, de grands yeux d'un bleu sombre, dont les cils semblaient une longue frange de soie. Sans le regard pensif de ses beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné l'âge d'aimer. Elle était grande, sa taille était un peu trop frêle. Quand nul ne l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.
L'expression générale de sa figure était la douceur ; mais il y avait dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs dessinés hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à chaud reflet d'or fauve ; ses cheveux longs et riches, si longs qu'on eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en masses larges sur son cou et ses épaules, faisant à son adorable beauté un cadre et une auréole ."3

        Voici ensuite son amie d'enfance, Flor, la gitana, charmante ensorceleuse.

" C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer tout à l'heure chez M. de Gonzague. Elle était plus charmante encore dans son déshabillé du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de sa taille, légère et robuste à la fois ; ses beaux et longs cheveux noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds nus jouaient dans des mules de satin. Quel avait dû être le passé de cette charmante enfant dont les yeux brillaient hardiment, dont la taille souple avait d'étranges ondulations, dont toute la personne enfin était marquée de ce cachet gracieux, trop gracieux, que l'austère éducation de famille ne donne point d'ordinaire aux héritières des ducs ?
La volubilité de son débit mettait de belles couleurs à ses joues un peu brunes. Ses yeux, plus noirs que le jais, pétillaient d'intelligence et de hardiesse. "4

        Tous les critères romanesques de la beauté féminine apparaissent dans ces deux portraits : importance du visage, des yeux et des cheveux, importance de la silhouette appelée un peu hypocritement la " taille ", petitesse des mains et des pieds.
        Les deux jeunes filles ont de nombreux points communs, mais une seule est réellement la fille de Philippe de Nevers ; l'autre, involontairement, est une usurpatrice. Le lecteur du Bossu sait, lui, grâce à d'infimes détails, qui est la véritable Aurore. L'aristocrate est grande, frêle, réservée, pudique, la gitana hardie, ondulante et trop gracieuse. Seul, le manque de finesse de Gonzague peut lui faire espérer que l'on prendra la fausse pour la vraie. La mère, et le lecteur, ne s'y trompent pas. Que ledit lecteur se console : Flor épousera tout de même un marquis !



1. Quel dommage d'avoir fait d'Aurore, au cinéma, dans le film d'André Hunebelle, une blonde platinée !
2. Cité par Y.Olivier-Martin, Histoire du roman populaire en France, p.122.
3. Le Bossu, p. 363, 364.
4. Le Bossu, p. 312.