II . D - LE TRAITRE ET SON AME DAMNEE

1. LE TRAITRE

        Nous le savons, dès le premier chapitre : c'est le prince de Gonzague , beau et intelligent, qui hérite du rôle de Lucifer, l'ange déchu. Il entre en scène dans les premières pages du roman.

" Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais d'une beauté rare au demeurant. Impossible de trouver plus noble tournure que la sienne. Ses cheveux noirs, soyeux et brillants, s'enflaient autour de son front plus blanc qu'un front de femme, et formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les courtisans de Louis XIV n'obtenaient guère qu'en ajoutant deux ou trois chevelures à celle qu'ils avaient apportée en naissant. Ses yeux noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d'Italie. "1

        Hélas, il est pauvre. " Le bruit public lui accorde des biens immenses en Italie ", mais il ne s'agit que d'un bruit. Il est cousin germain et héritier de Philippe de Nevers, plus jeune que lui, dont " la mort le ferait dix ou douze fois millionnaire ". De là le crime auquel le lecteur assiste "en direct ".
        Dix-huit ans plus tard, parvenu à ses fins, époux de la veuve de Nevers et jouissant des biens de celui-ci, auxquels il faut ajouter l'immense fortune de son beau-père, le marquis de Caylus, il s'honore de l'amitié du Régent.

" Gonzague était un esprit très fort, incontestablement habile, plein de sang-froid et de hardiesse. Il avait dans les manières la dignité un peu théâtrale des gens de son pays ; il mentait avec une effronterie voisine de l'héroïsme, et, bien que ce fût le plus éhonté libertin de la Cour, en public chacune de ses paroles était marquée au sceau de la plus rigoureuse décence ".2

        En apparence, il a plutôt bien vieilli.

" Il était toujours beau, bien qu'il approchât de la cinquantaine. Sa haute taille gardait toute sa riche souplesse. Il n'avait pas une ride au front, et sa chevelure admirable, lourde d'essence, tombait en anneaux brillant comme le jais sur son frac de velours noir tout simple ".3

        Derrière cette apparence de jeunesse qu'il cultive, se cache un autre homme.

" A ce moment où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde étreinte, le ravage des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur les tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa cuirasse. "4 (Il porte une cotte de mailles sous son habit : les héros vont la poitrine nue, mais les traîtres se protègent.)

        Ce héros " en négatif " ne manque pas de qualités intellectuelles. Simplement, au lieu de les mettre au service du bien, il les a mises au service du mal.

" C'était un homme très lettré, savant latiniste, familier avec les grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à l'occasion, et profondément versé dans les études philosophiques. S'il eût été honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté. Mais le sens de la droiture lui manquait.
Gonzague était beau, Gonzague était né [...] de race souveraine, il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites ; il avait de la science et de l'intelligence, peu d'hommes maniaient la parole avec autant d'autorité que lui, sa valeur diplomatique était connue et citée fort haut, à la Cour tout le monde subissait son charme, mais... Mais il n'avait ni foi ni loi.[...] Fatalement, il était entraîné à mal faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits. C'eût été une riche organisation pour le bien, c'était pour le mal une machine vigoureuse. "5


2. L'AME DAMNEE

        " Gentilhomme attaché à la personne du prince de Gonzague ", second obligé et intéressé à toutes les infamies de celui-ci, " M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée. De nos jours, on se représenterait difficilement un personnage semblable sans lunettes.[...] Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague assurait qu'il se servait fort bien de l'épée qui pendait gauchement à son flanc. "
        Complice de rapts et d'assassinats, mais lâche, ce " personnage maigre, jaune, voûté dont les gros yeux effrayés appelaient la mode des lunettes ", n'est fidèle à son maître que dans la mesure où cette fidélité lui permet d'acquérir des richesses considérables. En 1717, c'est un " gentilhomme chargé de velours, de soie, de dentelles, avec des bagues à tous les doigts et une superbe chaîne en orfèvrerie autour du cou ". Froid, hypocrite, calculateur, spéculateur averti, il projette de finir confortablement ses jours sous d'autres cieux. Mais il est sur la liste des assassins poursuivis par Lagardère et trouve la mort, de la main de celui-ci, sur le perron de l'église Saint-Magloire : il s'apprêtait, avec ses affidés, à commettre un dernier enlèvement, celui d'Aurore de Nevers.



1. Le Bossu, p.223.
2. Ibid., p.282.
3. Le Bossu, p . 295.
4. Ibid., p .678.
5. Ibid., p .321, 322.