II . E - DES SECONDS ROLES SAVOUREUX

        Rosny aîné dit de Féval que " ses héros de second plan sont parfois des types très curieux, très savoureux ". Il pensait sans doute aux deux maîtres d'armes, Cocardasse junior et Amable Passepoil, au " petit marquis " de Chaverny ou aux deux vieux gentilhommes M. de la Hunaudaye et M. de Barbanchois, l'un " goutteux de la jambe droite ", l'autre " podagre de la jambe gauche ".
        Cocardasse et Passepoil, bizarrement réduits au seul Passepoil / Bourvil dans le film d'André Hunebelle, ont tenu " une salle d'armes à Paris, rue Croix-des-Petits-Champs, à deux pas du Louvre ".(Curieusement, cette rue actuellement abrite quelques grands couteliers parisiens...) Après quelques revers de fortune, ils sont réduits à mettre leur épée au service de " quelque riche seigneur " contre monnaies sonnantes et trébuchantes. Féval nous les présente tout au début du roman alors qu'ils se rendent à Caylus à l'automne 1699. Tout les oppose : la taille, la chevelure, l'accent, le caractère et même la monture ....


1. COCARDASSE ET PASSEPOIL EN 1699

" L'un enfourchait un vieux cheval de labour à longs crins mal peignés, à jambes cagneuses et poilues. [...] Il se portait fièrement, malgré l'humilité de sa monture dont la tête triste pendait entre les deux jambes.[...] Il jouissait d'une riche chevelure crépue, noire comme une toison de nègre et largement ébouriffée; [...] deux terribles crocs lui servaient de moustaches . Il avait un pourpoint de buffle, lacé, à plastron taillé en coeur, des chausses de tiretaine1 piquées, et de ces belles bottes en entonnoir si fort à la mode sous Louis XIII. Il avait en outre un feutre rodomont 2 et une énorme rapière.
L'autre, d'apparence timide et modeste, était assis sur un âne, à la manière des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi. Son costume eût pu convenir à un clerc râpé ; un long pourpoint noir, coupé comme une soutanelle3 couvrait des chausses noires, que l'usage avait rendues luisantes. Il était coiffé d'un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et pour chaussures, malgré la chaleur accablante, il avait de bons brodequins fourrés.[...] Passepoil collait à ses tempes quelques mèches d'un blond déteint et trois poils blanchâtres se hérissaient sous son long nez.[...] A l'occasion, il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne. Ses amis l'appelaient volontiers Frère Passepoil, soit à cause de sa tournure cléricale, soit parce qu'il avait été valet de barbier et rat d'officine chimique avant de ceindre l'épée. C'était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave. La chair de poule lui venait comme un rien, mais il se battait mieux qu'un diable. Il était laid de toutes pièces, malgré l'éclair sentimental qui s'allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine traversait le sentier. "4

        Cocardasse junior est natif de Toulouse, Passepoil de Villedieu en basse Normandie. Le premier jure haut et fort avec " un redoutable accent gascon ", le second, prudent et sage, parle peu mais " en chantant du nez selon la gamme normande ".


2. COCARDASSE ET PASSEPOIL EN 1717

        Nous retrouvons les deux estafiers faisant leur entrée à l'hôtel de Gonzague, temple de la spéculation. Ils n'ont manifestement pas fait fortune. Cocardasse porte toujours

" de mémorables moustaches à la crâne, un feutre défoncé qui se rabattait sur ses yeux, une cotte de buffle et des chausses dont la couleur première était un problème. La rapière en verrouil relevait le pan déchiré du propre manteau de Don César de Bazan5. Passepoil, l'estafier humble et timide, avait trois poils blanchâtres hérissés sous son nez crochu. Son feutre, privé de bords, le coiffait comme l'éteignoir coiffe la chandelle. Un vieux pourpoint rattaché à l'aide de lanières de cuir, des chausses rapiécées, des bottes béantes complétaient ce costume qui eût demandé comme accompagnement une écritoire luisante bien mieux qu'une flamberge ".6

        Il sera évidemment beaucoup pardonné à cette " belle paire de coupe-jarrets ", comme les surnomme Chaverny. Ils sont fidèles à leur protégé devenu leur protecteur : Lagardère.


3. LE MARQUIS DE CHAVERNY

        Autre personnage secondaire, mais dans un tout autre registre, le " petit marquis ", dont le nom évoque des châteaux au bord de la Loire, fait partie de la suite de son cousin Gonzague, mais " trop fou pour spéculer, trop insoucieux pour se vendre ", il n'en est pas encore à vendre son âme au diable.
        A Madrid, où il soupire sous les fenêtres pourvues de jalousies d'Aurore de Nevers, c'est " un jeune gentilhomme à la mine élégante, à la tournure un peu efféminée, (le mot revient souvent sous la plume de Féval) frais et rose comme une jeune fille, et l'air si doux ....De grands cheveux blonds sur un front blanc, une lèvre imberbe, des yeux espiègles .... "
A Paris, deux ans plus tard, alors qu'il va sur " sa vingtième année " , il est devenu ce qu'il est convenu d'appeler un " roué ". Regardons-le entrer dans l'hôtel de Lorraine en compagnie du cadet de Navailles.

" Les deux jeunes seigneurs [...] Chaverny le roué [...] et le cadet de Navailles, portaient tous deux poudre et mouches. C'étaient deux charmants jeunes gens, un peu efféminés, (encore...) un peu fatigués, mais égayés déjà, malgré l'heure matinale, par une petite pointe de champagne, et portant leur soie et leur velours avec une admirable insolence ".7

        Même si les moeurs de Chaverny sont marquées par les excès (vin, fêtes, petits soupers, charmantes danseuses....), il garde suffisamment de sens moral pour ne pas devenir un assassin et pour se mettre aux côtés de Lagardère au moment de l'affrontement final. Séducteur en second, il épouse l'héroïne en second, Flor : on devine que, faits l'un pour l'autre, héros joyeux 3/4 alors que Lagardère et Aurore sont des héros graves 3/4 , ils vont bien s'amuser tous les deux !


4. LES SPADASSINS

        Bandouliers, bretteurs, bravaches, bravos, coupe-jarrets, égorgeurs, escrimadores, estafiers, fendants, matamores, traîneurs de brettes, soudards, tranche- montagnes et maîtres d'armes, ils viennent des quatre coins de l'Europe, mercenaires recrutés pour assassiner Philippe de Nevers.
        Ce sont d'abord trois Espagnols : Saldagne (de Murcie), Pinto (de Séville) et Pépé dit El Matador (de Pampelune) qui " se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes ". Pépé le tueur (el Matador) ne parlait jamais que " d'embrocher trois hommes à la fois ". C'est ensuite un Italien " balafré du front au menton ", Giuseppe Faënza, un bravo de Spolète qui pouvait avoir vingt et quelques spectres dans ses rêves "; un Allemand, Staupitz, " un coquin sinistre " qui " avait massacré deux gaugraves8, trois margraves9, cinq rhingraves10 et un landgrave11 " et " cherchait un burgrave12 ". On imagine que Féval s'est amusé en écrivant cette litanie de noms en " grave ". C'est enfin " une manière de rustre à longue chevelure inculte grasseyant le patois de Bretagne ", un Quimpérois, Joël de Jugan, qui " s'il eût été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques à sa ceinture ".
        Ces redoutables tueurs , (On notera une fois de plus que les méchants sont souvent étrangers, ou bretons, dans le roman populaire ) poursuivis par l'implacable vengeance de Lagardère, périssent presque tous dans leur pays d'origine. La " botte de Nevers " tue Staupitz à Nüremberg, Joël de Jugan à Morlaix, Gonzague et Peyrolles à Paris.


5. LES NOTAIRES

        Pour le mariage d'Aurore et du bossu, Gonzague, dans la plus pure tradition du siècle, a fait venir un notaire royal, Maître Griveau aîné qui, en attendant la signature du contrat, " dort paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes d'un excellent souper ". Féval fait à cette occasion un éloge ironique de la profession.

" Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris, de moeurs très douces, ayant le mot pour rire en famille, et doués d'une rare sûreté de coup d'il au whist. Ils se comportent bien à table ; la courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux ; ils sont galants avec les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or. Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera forcé de convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien, et dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement, est une des plus jolies fleurs de notre civilisation. "13



        L'étude des personnages fictifs, à la fois crédibles et originaux, montre que Féval possède de réels talents de créateur, qu'il ne se contente pas de mettre en scène quelques marionnettes et qu'il ne néglige pas la psychologie. Animé d'un souffle qu'on peut qualifier d'épique, Le Bossu est un véritable roman d'aventures.



1. Tiretaine : nom de plusieurs étoffes anciennes en laine pure ou mélangée.
2. Rodomont : du nom d'un personnage brave, mais arrogant , du Roland furieux de l'Arioste.
3. Soutanelle : redingote à collet droit, qui remplace la soutane comme habit de ville dans certains pays.
4. Le Bossu, p.227, 228.
5. Personnage de Ruy Blas ( Victor Hugo).
6. Le Bossu, p.284, 285.
7. Ibid., p.296.
8. Gaugrave: comte.
9. Margrave :titre des chefs des provinces frontières, ou marches, dans l'ancien Empire germanique.
10. Rhingrave : titre de quelques princes d' Allemagne.
11. Landgrave : magistrat qui rendait la justice au nom de l'empereur.
12. Burgrave : seigneur d'une ville ou d'une place forte.
13. Le Bossu,p.615.