III - UN ROMAN-FEUILLETON

III . A - LE ROMAN-FEUILLETON OU " LA SUITE AU PROCHAIN NUMERO "

" L'oeuvre de Paul Féval, parue dans sa presque totalité en feuilleton, constitue encore une fois ce jeu complexe, ce jeu à plusieurs noué entre l'auteur, ses personnages, ses lecteurs. Cette relation qui unit l'auteur à son public est moins souvent l'expression du public par l'oeuvre que l'effet de l'intervention active du public dans l'élaboration même du récit.
L'oeuvre févalienne est donc très ouverte , très sensible à la volonté du public, aux pressions de la mode, de l'actualité, des changements de goûts et de mentalités "1


1. A LA MANIERE DE PAUL FEVAL

" Il est fréquent de lire dans les études sur le roman-feuilleton que les auteurs écrivaient au jour le jour, sans plan préconçu, provoquant la réapparition de personnages morts quelques épisodes auparavant.
Ce n'était pas le cas de Paul Féval qui, selon certaines analyses de son oeuvre, composait un plan dans lequel il déterminait les rôles et fonctions des principaux personnages et l'organisation de l'action, c'est-à-dire la situation de départ, les péripéties essentielles et le dénouement, contrôlant ainsi sa structure narrative.
Un tel plan lui laissait toute liberté de raccourcir ou de prolonger l'action à sa guise. Il aurait même mis au point un schéma général pour la production de masse s'articulant autour du temps, du lieu et des acteurs principaux et secondaires. Un tel procédé lui évitait de perdre le fil du récit et ne le contraignait pas à relire l'oeuvre en entier avant sa publication ".

        Ces remarques pertinentes sur l'oeuvre de Féval sont empruntées à la brochure rédigée à l'occasion du centenaire de la mort de Paul Féval sous l'égide de Marie- Thérèse Pouillias, conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rennes.
        Telle n'était pas l'opinion des contemporains de Paul Féval qui formulèrent à son endroit maintes critiques. Monselet l'accusa, dans La Lorgnette littéraire, de " tirer le coeur à la ligne ". Les Goncourt firent la petite bouche quand ils évoquèrent Féval dans leur Journal. Seul Rosny aîné, en 1921, estima qu'il avait parfois une " manière de génie [...] , du trait, le sens du mystère, une ironie très personnelle et (que) ses héros de second plan (étaient) des types très curieux, très savoureux ".


2. FEUILLETON ET ROMAN-FEUILLETON

        Dans sa thèse intitulée Le roman-feuilleton (1830-1848), Naissance d'un Genre, M. René Guise s'attache dans une note préliminaire à définir les termes de feuilleton et de roman-feuilleton. Nous nous permettrons d'en reprendre quelques points essentiels.

        Le mot feuilleton, qui est un diminutif de feuille, par l'intermédiaire de feuillet, apparaît en 1790 dans l'Encyclopédie méthodique de Panckouke. C'est, à l'origine, un terme de typographie qui désigne un petit cahier, généralement de 8 pages in-12, soit le tiers d'une feuille imprimée. Le mot apparaît dans le domaine de la presse dès 1796 et figure dans le titre d'une série de petites brochures in-8, qui parurent du 13 brumaire an IV au 16 brumaire an IX : Feuilleton des Résolutions du Conseil des Cinq-Cents. En l'an V, La Quotidienne publie, sous le titre de Feuilleton de littérature, des spectacles, anecdotes et avis divers, un petit supplément in-8. En 1800, le Journal des Débats publie un supplément littéraire quotidien sous le titre de Feuilleton du Journal des Débats et contenant essentiellement des articles de critique dramatique. Le mot feuilleton finit par désigner l'article de critique dramatique lui-même. On dira de Jules Janin qu'il tient le feuilleton du Journal des Débats, et de Théophile Gautier qu'il est le responsable du feuilleton de La Presse.
        S'ajoutant au bas des pages in-quarto de l'édition normale, le feuilleton fait donc partie intégrante du journal et il n'est séparé du corps réservé à la politique que par un filet noir. Le mot feuilleton sert également à désigner cette partie du journal que l'on appelle encore le " rez-de-chaussée ", et par extension, tous les articles qui paraissent dans cette partie et n'ont de commun que d'éviter toute question politique : programme et critique théâtrale, critique littéraire, musicale et artistique, rubrique scientifique ...
        En 1830, on voit paraître un Feuilleton littéraire des journaux politiques, dû à Balzac, Emile de Girardin et Mezeray, et un Feuilleton ou journal des livres au rabais à 45, 50, et 75 pour cent de remise qui se trouvent chez Locard et Davi.
        Si de nos jours l'usage s'est établi d'employer presque exclusivement le mot feuilleton pour désigner une histoire, qu'elle soit écrite, dessinée, filmée , télévisée, pourvu qu'elle soit débitée en fragments, il n'en est pas de même sous la monarchie de Juillet où le mot désigne soit la rubrique de critique dramatique, soit la partie du journal située en bas de page et isolée par un filet noir, soit par extension, tous les articles qui se publient à cet emplacement
        Lorsque la nouvelle, puis le roman, font leur apparition dans la presse quotidienne, il faut trouver une expression nouvelle pour désigner les oeuvres ainsi publiées. Lorsque le roman de Balzac La Vieille Fille paraît en 1836 dans un journal quotidien, un critique parle de " roman publié par la voie d'un journal ", formule peu heureuse. Un autre emploie le terme de " roman-journal ". Enfin, le 30 octobre 1838, dans un article de La Quotidienne, Th. Muret évoque " l'invention du roman-feuilleton ".Suivront les expressions de : chapitre-feuilleton, roman dans le feuilleton, roman en feuilletons, feuilleton-roman, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes d'orthographe : si le mot feuilleton désigne l'emplacement dans le journal, il est logique d'écrire un roman-feuilleton, s'il est synonyme d'article publié dans le feuilleton, il faudrait adopter l'orthographe roman-feuilletons.
        Jean-Louis Bory souligne bien l'ambiguïté du terme quand il remarque " qu'à côté du feuilleton-roman, consacré à la publication de n'importe quel roman, va s'imposer le roman-feuilleton consacré à la publication d'un roman fabriqué pour le feuilleton en accord avec le goût supposé du plus grand nombre ".2
        Le roman-feuilleton historique, appelé aussi " feuilleton rétrospectif ", est surtout en vogue dans les journaux royalistes. On lui reproche parfois d'être une " solution de facilité ", " la ressource des auteurs qui ne trouvent pas en eux-mêmes le principe d'une libre inspiration ". Nous ne pensons pas que ce jugement s'applique à Paul Féval, pas plus qu'il ne s'applique à Alexandre Dumas.


3. UN ROMAN FABRIQUE POUR LE FEUILLETON

        Le genre suppose que l'on découpe le texte en tranches égales, livrées à date fixe, avec des chutes préparant les rebondissements de l'intrigue. Il est aisé de vérifier en étudiant techniquement Le Bossu, qu'il respecte au mieux les lois du genre.
        Observons la composition du roman3. Il comprend six parties et chacune porte un titre. Ces six parties, quelle que soit l'édition, sont à peu près d'égale longueur et se subdivisent en chapitres : huit pour la plus courte, treize pour la plus longue. Chaque chapitre compte sept à dix pages, selon qu'il contient plus ou moins de dialogues, et porte un titre. L'étude de ces titres présente un certain intérêt. Beaucoup sont courts : quatre sont formés d'un seul mot, quinze de deux mots, vingt de trois mots, treize de quatre mots, dix ont cinq mots ou plus. Cinq titres sont donnés sous la forme " Où.......... " (Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne, Où le bossu se fait inviter au bal de la cour, Où Flor emploie un charme, Où Aurore s'occupe d'un petit marquis, Où finit la fête... ). C'est un procédé courant au XIXème siècle, on le retrouve par exemple dans les titres de chapitres des romans de V. Hugo ou de J.Verne.
        L'absence ou la présence de déterminants joue probablement un rôle. Dix chapitres ont pour titres des noms de personnages : Cocardasse et Passepoil, Dona Cruz, Le prince de Gonzague, Maître Louis... Seize n'ont pas de déterminant : Bataille, Largesses, Plaidoyer, Souvenirs d'enfance... Vingt-trois possèdent un article défini, quatre un article indéfini, dix un adjectif numéral avec une prédilection pour deux et trois : Deux revenants, La maison aux deux entrées, Deux jeunes filles, Deux dominos, Les trois Philippe, Les trois souhaits, Trois étages de cachots...
        Féval avait-il des intentions particulières en choisissant ses titres ? On peut constater qu'ils sont clairs, explicites et rappellent souvent les gros titres " à la une " de certains quotidiens, titres censés " accrocher " le lecteur potentiel par leur côté magique, inquiétant, fantastique : Deux revenants, La fenêtre basse, La fascination, Condamné à mort, Le mort parle ...
        En étudiant le plan de l'œuvre, nous pouvons remarquer que le premier chapitre de chaque partie est consacré à la description d'un lieu, ce qui plaide en faveur d'un feuilleton " organisé ". Comme un dramaturge faisant précéder chaque acte de la description du décor correspondant, Féval présente successivement la vallée de Louron (cadre du crime), la Maison d'Or (ou le temple de la spéculation), la maison aux deux entrées (et aux deux propriétaires : Lagardère et le Bossu), les jardins du Palais-Royal, de nouveau la Maison d'Or et enfin la chambre à coucher du Régent.
        Un vrai roman-feuilleton ne se conçoit pas sans un grand luxe de rebondissements, de coups de théâtre, de personnages tenus pour morts et réapparaissant quelques chapitres plus loin. Féval use du procédé sans en abuser. Il ne ressuscite aucun de ses héros. Nevers est mort et bien mort, mais il a fallu tout de même deux tentatives d'assassinat pour en venir à bout : poison et épée. Lagardère, lui, échappe plusieurs fois à la mort. Drogué par les gitanos de Burgos et enfermé dans un tombeau, il doit logiquement succomber, mais la magie de Flor lui redonne la vie. Il est grièvement blessé en Espagne d'abord, puis dans les jardins du Palais-Royal, mais sa guérison, quoique rapide, est vraisemblable. L'originalité est de prêter au héros trois identités et surtout de le faire réapparaître sous des aspects physiques diamétralement opposés. Si le comte de Monte-Cristo a les traits d'Edmond Dantès, le bossu n'a rien de Lagardère, ni la taille, ni les jambes, ni la voix.
        Pour les coups de théâtre, en revanche, Féval ne lésine pas et le lecteur du Bossu est constamment tenu en haleine. Lagardère, adversaire de Nevers et soucieux d'en découdre avec lui, se retrouve à ses côtés pour affronter les " puissances du mal ". La jeune Aurore est dix fois sur le point d'être enlevée, mais même emmenée en croupe par son ravisseur, elle est sauvée à la dernière seconde par le beau chevalier monté sur le premier cheval venu, un cheval de labour. Lagardère imagine de s'introduire chez Gonzague sous l'apparence du bossu : tous le croient mort, Cocardasse et Passepoil ont juré avoir vu son cadavre ; le contrat de mariage est signé et devant l'assistance stupéfaite, Lagardère reparaît. Condamné à mort, il réussit par un procédé très théâtral à renverser la situation : de coupable, il devient innocent.
        Quant aux " chutes " préparant les rebondissements des épisodes suivants, on peut observer, sans les citer toutes, qu'elles sont souvent constituées de phrases courtes et péremptoires : " Il n'y a pas deux Lagardère ! ", " Il est mort ! ", " Je prends la loge du chien pour trente mille livres ! ", " Dussé-je rester seul, alors, cousin, moi, je resterai ! ", " J'ai du courage et je la défendrai ! ", " Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ! ", " Il chancela. Sa tête tournait. ", " Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut dans un éclair. ", " Comte de Lagardère, le roi seul, le roi majeur, peut vous faire duc de Nevers. "



1. Olivier- Martin Yves, Histoire du roman populaire en France, 1980, p. 121.
2. Cité par M.T.Pouillias dans Paul Féval, 1816-1887, p.31-32.
3. Organisation et découpage du Bossu : document placé en annexe.