III . B - LES " RECETTES " DU ROMAN-FEUILLETON

        L'intérêt d'un lecteur pour un roman-feuilleton est suscité par la conjugaison heureuse d'un certain nombre de " recettes " et " d'ingrédients ". Ces " recettes " valent également pour tout bon roman de cape et d'épée comme Les Pardaillan de Michel Zévaco ou Le Bossu.


1. HISTOIRE D'UN CRIME ANNONCE : EPEE ET POISON

        A plusieurs reprises, et avec succès, le prince de Gonzague tente d'hériter prématurément de ses jeunes cousins. Il raconte au cours d'un souper comment il s'est débarrassé du comte Canozza en partageant avec lui une pêche dont une moitié seulement était empoisonnée.
        Pour " éliminer " Nevers, il a d'abord recours au poison. Le poison est très à la mode en France depuis l'arrivée des Médicis à la Cour. Ne prétend-on pas que Catherine de Médicis a fait mourir Jeanne d'Albret en lui offrant des gants empoisonnés ? " L'affaire des poisons " où la propre maîtresse de Louis XIV, Madame de Montespan, était compromise, est encore dans toutes les mémoires. Gonzague fréquente un docteur italien (évidemment ! ), " nommé Pierre Garba, élève du savant Exili et [...] qui avait pour métier de composer des breuvages bienfaisants qu'il appelait la liqueur de longue vie 1". L'effet de la liqueur ne se fait pas attendre : le jeune duc de Nevers est atteint d'une " maladie de langueur " et bientôt " il n'est plus assez fort pour tirer l'épée ". Heureusement, et in extremis, le futur Régent, son meilleur ami, le " prend dans son carrosse et fouette cocher pour la Touraine ". Nevers revient " rajeuni de dix ans, fort, alerte, infatigable2 ". Et l'empoisonneur meurt empoisonné. (C'est la justice immanente....) " Son alambic se fêle " et il respire " la vapeur de son élixir de longue vie3 ".
        Après ce premier échec, Gonzague et son âme damnée Peyrolles tendent une embuscade à Nevers dans les fossés de Caylus. Ils ont recruté à cet effet un certain nombre de " spécialistes ", tous prévôts d'armes devenus tueurs à gages, et pour faire bonne mesure , quelques bandouliers qui traînaient par là : au total une vingtaine d'assassins pour un seul homme. Il s'en faut de peu, Lagardère oblige, que le guet-apens n'échoue. Alors Gonzague, masqué, passe son épée " au travers du corps " de Nevers. Par derrière. Avec un coup " à l'italienne, savant comme une opération de chirurgie ".4
        Non content d'avoir assassiné le père, il lui faut aussi se débarrasser de la fille, réelle ou supposée : on offrira à Aurore un bouquet de fleurs empoisonnées ou on fera discrètement disparaître Dona Cruz.
        Reste le témoin gênant : Lagardère. Qu'à cela ne tienne ! On lui tend une embuscade dans les jardins du Palais-Royal et il ne doit qu'à ses talents d'escrimeur de n'être que blessé.


2. UN ROMAN POLICIER : CHRONIQUE D'UNE VENGEANCE ANNONCEE

        Curieusement, le lecteur, comme au théâtre, sait tout dès le début : la nature du crime, le nom de l'assassin, le signe qui permettra de le confondre (une entaille à la main) . Il est témoin du serment de Lagardère : " Vous mourrez tous de ma main ! ". Ce qu'il ne sait pas, c'est où, comment et quand, l'assassin va être puni. A plusieurs reprises, et c'est tout l'art du roman-feuilleton, il peut croire que le traître va l'emporter et triompher de la vertu et de l'innocence. Pour soutenir l'intérêt du public, il arrive à Féval de prophétiser entre deux chapitres le dénouement.

" Si précaire que fût sa situation, Henri de Lagardère, dont la vengeance marchait implacable, inexorable comme le destin, allait enfin se dresser devant l'assassin de Nevers. Par un subterfuge aussi génial qu'audacieux, il allait bientôt faire condamner Gonzague, par Gonzague lui-même, en en appelant au témoignage de la victime pour désigner le meurtrier...5 "

        Le lecteur voit Lagardère éliminer un à un tous les complices, mais il doit attendre la dernière page du roman pour assister à la mise hors-jeu de Peyrolles et de Gonzague. En attendant, que de rebondissements ! Tel Job, Lagardère parfois se trouve dépossédé de tout : honneur, amour, liberté. Pauvre, seul, blessé, emprisonné, promis à la peine de mort, il " renaît de ses cendres " in extremis.


3. DES ENFANTS PERDUS, TROUVES, RETROUVES

        C'est le thème type du roman qu'Yves Olivier-Martin appelle le roman " croix de ma mère " : nombre de romans populaires du XIXème siècle mettent en scène de pauvres héroïnes vivant dans des mansardes ou des chaumières et retrouvant, après d'abracadabrantes péripéties et autres épreuves initiatiques, une riche famille, un titre, un château. Un roman comme Sans Famille d'Hector Malot illustre parfaitement ce genre : la croix se trouve être dans ce cas des langes brodés et armoriés. La petite Mitsi de Delly, élevée avec les domestiques, brimée, humiliée par eux, considérée comme le fruit d'un adultère, est la cousine légitime du seigneur du château, le vicomte de Tarlay : apprenant sa noble origine, il l'épouse...
        Dans Le Bossu, le premier " enfant trouvé " est Lagardère qui " n'a jamais connu ni son père ni sa mère ". Il doit son nom au " pignon ruiné de l'ancien hôtel de Lagardère, au coin de la rue Saint-Honoré ". Il s'acquiert à l'armée le titre de chevalier, le Régent le fait comte. Le roi le fera peut-être duc. On assiste là à un anoblissement au mérite, ce qui entre tout à fait dans les conceptions royalistes de Féval. Lagardère, né de rien, trouve titre et famille grâce à son épée, son courage et sa noblesse de coeur.
        Le deuxième " enfant trouvé ", ou plutôt " perdu ", est Aurore de Nevers. Elle est recherchée par sa mère, sans beaucoup de succès, et par son beau-père, avec moins de succès encore, puisque celui-ci n'a aucun intérêt à la retrouver et tout intérêt à la faire disparaître définitivement. De la même manière, l'oncle du petit Rémi de Sans famille est prêt à tout, donc au crime, pour l'éliminer, héritage oblige. Aurore dispose d'un objet magique : l'acte de mariage de ses parents et son acte de naissance, documents qui doivent lui permettre de prouver son identité, mais c'est en se fiant à son seul coeur que sa mère la reconnaît. Elle sera riche, comtesse, en attendant d'être duchesse !
        Le troisième pourrait être Flor. Bien sûr, elle a une famille ou plutôt une tribu : les gitanos de Burgos. Mais après les avoir trahis, pour sauver Lagardère, elle se retrouve seule, danseuse de rue. Elle croit volontiers Gonzague quand il lui affirme qu'elle est une princesse enlevée à sa mère parce qu'il y a en elle le rêve d'une autre existence forcément plus belle, plus noble, plus riche...Et elle est prête à aimer de tout son coeur cette mère qu'on lui promet.
        L'histoire de l'enfant enlevé par des Bohémiens , des Egyptiens ou des bandits est un classique : Molière, dans Les Fourberies de Scapin , nous montre Zerbinette aux mains des Egyptiens ; Mérimée fait dire à Carmen, quand elle veut se concilier les bonnes grâces de Don José, qu'elle est une pauvre jeune fille basque tombée aux mains des Bohémiens ; dans L'Homme qui rit , Gwynplaine a été défiguré par des bandits à qui il a été vendu, les comprachicos, mais par le hasard d'une bouteille à la mer, il retrouve l'identité de Lord Fermain Clancharlie, marquis et pair d' Angleterre ; la Esmeralda qui danse sur le parvis de Notre- Dame a été enlevée et élevée par des Egyptiens. A l'exception de Zerbinette, le destin de ces héros est bien tragique : assassinat pour Carmen, suicide pour Gwynplaine, pendaison pour Esmeralda.
        Féval reconnaît de bonne foi qu'il exploite un filon classique. Il écrit au début du chapitre intitulé Dona Cruz :

" Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins une fois dans leur vie ; c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa mère, qui était duchesse, par les gypsies d'Ecosse, par les zingari de la Calabre, par les rômes du Rhin, par les tziganes de Hongrie ou par les gitanos d'Espagne. "6


4. PHILTRES ET MAGIE

        Outre les poisons, arme favorite de Gonzague, Le Bossu nous convie à l'usage des philtres et des pratiques magiques. Les gitanos, reconnaissants à Lagardère d'avoir recueilli la petite Flor, se montrent d'abord hospitaliers ; mais, payés par Gonzague, ils le droguent avec le " psaw des gypsies d'Ecosse, fait avec le suc de cette laitue rousse et frisée que les Espagnols nomment lechuga peguena , joint à une certaine quantité de tabac distillé et à l'extrait simple du pavot des champs : c'est un narcotique foudroyant.7 " L'effet est immédiat.

" Henri but. [...] Il voulut se lever ; mais ses jambes chancelèrent, et il tomba lourdement sur le sol. Henri était à terre et luttait contre un engourdissement qui garrottait chacun de ses membres. Ses paupières alourdies allaient se fermer ".8

        Flor, la gitana, est un peu magicienne. Elle hypnotise le chef des gitanos et la duègne qui garde Aurore ; elle place une mèche de cheveux de Lagardère dans la main inerte de la vieille et l'interroge sur le lieu où il a été emmené. C'est un endroit sinistre:

" Trois degrés taillés dans le granit descendaient à l'entrée du caveau fermé par une grosse pierre que nos efforts réunis firent tomber. (C'est Aurore qui raconte) Derrière la pierre, la lueur de la lampe nous montra Henri à demi-dépouillé, plongé dans un sommeil de mort et couché sur la terre humide, la tête appuyée contre un squelette humain "9

        Flor pique les mains et les pieds de Lagardère avec un poignard rougi au feu tout en chantant une mélopée bohème. Lagardère, promis à la mort, revient à la vie.


5. DES ENLEVEMENTS ...

        Si Flor accepte volontiers de quitter Madrid pour suivre Gonzague à Paris, la pauvre Aurore, elle, est menacée d'enlèvement pendant tout le roman. A peine a-t-elle échappé aux assassins de son père et passé la frontière espagnole - elle a deux ans- que les sbires de Gonzague tentent de l'enlever. Après plusieurs tentatives infructueuses, à Pampelune, à Burgos, à Madrid, c'est à Paris qu'ils finissent par s'emparer d'elle et par la conduire à la " petite maison " de celui-ci.


6. UN ROMAN DE L'ERREUR JUDICIAIRE
        " Féval est fidèle aux archétypes légués par Sue : l'erreur judiciaire constitue le pivot de maintes intrigues "10.
        Au terme de plusieurs péripéties, les documents attestant l'identité d'Aurore de Nevers tombent entre les mains de Gonzague. Lagardère, innocent, devient le coupable désigné. Arrêté par des exempts du Châtelet, il comparaît devant la Chambre ardente, accusé de " détournement d'enfant et d'assassinat ". Sur le seul témoignage de Gonzague - " la comparution de la jeune fille enlevée ne fut point prise en considération " -la Chambre " habituée pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice ", condamne Lagardère à mort. Après une nuit passée à la prison du Châtelet, Lagardère doit être " vers la brume, conduit au préau des exécutions de nuit à la Bastille ".Une station est prévue au cimetière Saint-Magloire où le présumé meurtrier doit faire " amende honorable au tombeau de la victime " en ayant " le poing droit coupé à l'entrée de la grille ".Puis sa tête sera " tranchée de la main du bourreau, en le préau des chartres basses de la Bastille... "
        Il faut attendre l'avant-dernier chapitre pour que Lagardère, par ruse, fasse la preuve de son innocence et, partant, de la culpabilité de Gonzague. L'aveu du coupable peut seul permettre de casser l'arrêt de la Chambre ardente.


7. UN JOURNAL INTIME

        Le journal intime d'un des personnages du roman - ici, c'est celui d'Aurore -permet de relater les événements survenus entre deux phases du récit. Féval évite ainsi le récit fastidieux et chronologique des dix-huit années écoulées entre la première et la deuxième partie. La jeune fille prend le relais de l'auteur, raconte les faits de son point de vue à elle et chante le los de Lagardère comme fille adoptive d'abord, comme amante ensuite. Sentiments délicats, pudeurs virginales, tendres allusions à une mère qu'elle ne connaît pas encore mais qu'elle espère retrouver (d'ailleurs le journal lui est dédié), sont plus crédibles intégrés à un journal intime. Et pourtant ce journal, pieusement enfermé dans une cassette, a des accents épiques. Si l'assassinat dans les fossés de Caylus et les scènes parisiennes font prévaloir l'unité de lieu, le journal d'Aurore est à lui seul un roman d'aventures. Les premiers souvenirs d'Aurore sont " un grand bruit de bataille, une voix de tonnerre "11 et une impression de froid. Puis elle évoque un enlèvement (par ruse), des chevauchées, des rivières passées à la nage (Lagardère plongeait au Pont-Neuf dans une vie antérieure), un soc de charrue brandi comme la mâchoire d'âne dont Samson assommait les Philistins, des fuites par la fenêtre, des cadavres sous des manteaux, des précipices, des bohémiens farouches, des embuscades, des tombeaux dont il faut sortir vivant...


8. DES LETTRES ECRITES AVEC DU SANG

        L'une de ces lettres est authentique, l'autre est fausse. Voici les circonstances où la première est écrite : Lagardère est enfermé au Châtelet et veut faire parvenir un message à Madame la Princesse de Gonzague. " On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un et se piqua à l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de mouchoir servit de papier, un brin de paille fit office de plume. Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement, mais enfin on écrit ".12
        La seconde lettre n'existe pas. Il s'agit d'une ruse imaginée par Lagardère pour faire trébucher Gonzague qui s'est emparé des précieux parchemins attestant l'identité d'Aurore. Lagardère prétend qu'avant de mourir, Nevers " de sa main trempée dans sa veine ouverte (!!), traça trois lignes au dos du parchemin qui disaient d'avance le crime accompli et le nom de l'assassin "13. Gonzague, craignant de lire son nom, brûle le document et par là même se trahit. " Votre nom n'était pas là, dit Lagardère, mais vous venez de l'y écrire vous-même. C'est la voix du mort : le mort a parlé.14 "


9. DES AMOURS CONTRARIEES ET MALHEUREUSES

        Qui ne se souvient des affres des personnages d'Andromaque de Racine ? Oreste aime Hermione, Hermione brûle pour Pyrrhus, Pyrrhus soupire pour Andromaque : Andromaque ne pense qu'à Hector défunt.
        Rien de tel dans Le Bossu qui n'est pas pour autant un conte de fées. Mais les personnages féminins n'y sont guère heureux, ni les deux épouses du marquis de Caylus, ni sa fille, ni sa petite-fille.

a) Les marquises de Caylus :

" Le marquis passait pour n'avoir point donné beaucoup de bonheur à sa première femme, toujours enfermée dans le vieux château de Caylus, où elle était morte à vingt-cinq ans "15, sans lui avoir donné d'enfants.

        Aux abords de sa quarantième année, il épouse, contre son gré, Inès de Soto-Mayor. C'est la fille du gouverneur de Pampelune, elle a dix-sept ans. Non seulement le marquis la prend sans dot, mais il offre à son père quelques milliers de pistoles.

" Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Inès repassa enfin le seuil de ce terrible manoir. Ce fut pour aller au cimetière. Elle était morte de solitude et d'ennui. Elle laissait une fille ".16


b) Aurore de Caylus :

        Elle grandit dans ce triste château. A seize ans, belle comme sa mère, elle épouse secrètement Philippe de Nevers et met au monde une fille dans la plus grande discrétion. Ce pourrait être une belle histoire : ils sont beaux, riches, titrés. Las ! Il périt dans les fossés de Caylus, elle se retrouve veuve, privée de sa fille, et contrainte d'épouser le prince de Gonzague qu'elle déteste.

" Le soir des noces, quand il vint à son chevet, elle lui montra d'une main la porte ; son autre main appuyait un poignard contre son propre sein.
- Je vis pour la fille de Nevers, lui dit-elle, mais le sacrifice humain a des bornes. faites un pas, et je vais attendre ma fille à côté de son père.
Gonzague avait besoin de sa femme pour toucher les revenus de Caylus. Il salua profondément et s'éloigna. "17


c) Aurore de Nevers :

        Avec la troisième génération de femmes de cette famille, le lecteur est en droit d'espérer un meilleur sort pour l'héroïne. Aurore et Henri vont-ils connaître les joies d'un mariage d'inclination ? Ils ont à surmonter toutes sortes d'obstacles : la différence d'âge, de condition, l'incompréhension maternelle. La mère d'Aurore se laisse fléchir et accepte l'union de sa fille avec celui qu'elle a d'abord considéré comme un aventurier. Hyménée. Naissance d'un fils. Et mort de Lagardère ...

        Il faudrait ajouter tous les ingrédients du mystère : des devises latines : Adsum / J'y suis, des maisons à deux entrées ( La maison où vivent Aurore, Lagardère et les deux Berrichon dispose d'une entrée rue du Chantre et d'une autre par " l'escalier de la propriété voisine "18 ), des portes dérobées (derrière lesquelles le bossu joue les prophètes), des corridors mystérieux...



1. Le Bossu, p.240.
2. Ibid., p.242.
3. Le Bossu, p.242.
4. Ibid., p.277.
5. Le Bossu, p.441.
6. Le Bossu, p.314.
7. Ibid., p.390.
8. Ibid., p.386.
9. Ibid. p. 389.
10. Yves Olivier-Martin, Histoire du roman populaire en France, 1980, p.124.
11. Le Bossu, p. 365.
12. Le Bossu, p. 643 .
13. Ibid., p.696.
14. Ibid., p. 697.
15. Le Bossu, p. 221.
16. Ibid., p.221.
17. Ibid., p.281.
18. Le Bossu, p.362.