III . C - LINGUISTIQUE ET STYLISTIQUE

1. LA LANGUE DE FEVAL

        L'auteur d'un roman historique peut choisir, comme Robert Merle dans Fortune de France, d'écrire au plus près de la langue de l'époque. Il peut, comme Alexandre Dumas dans Les Trois Mousquetaires, faire parler les personnages du XVIIème siècle comme ceux du XIXème, en ajoutant quelques jurons bien choisis. C'est la technique retenue par Paul Féval qui s'adresse à un public de feuilleton, public dont Marie-Thérèse Pouillias dit " qu'il fut immense, beaucoup plus étendu que l'effectif des abonnés ne le laisserait supposer : les cafés s'abonnaient pour attirer le client, la lecture publique touchait les analphabètes ". Le Bossu étant un roman populaire au sens noble du terme, donc écrit pour le plus grand nombre, contient donc quelques jurons bien vifs et quelques régionalismes.
        Cocardasse junior, " gascon mâtiné de provençal ", émaille son discours de furieux : caramba ! mordioux ! sandiéou ! vivadiou ! mortedediou ! ventredediou ! , de troun de l'air (?), as pas pur, pecaïre. S'adressant à son ami Passepoil, il l'appelle affectueusement : petite bagasse, babasse, couquinasse, mon pétiou, mon nevoux, mon pigeoun, lou coquin...
        Passepoil, beaucoup moins bavard, se contente de : mon bon, ma caillou et de quelques jarnibleu.
        Du côté des aristocrates comme Chaverny, ou de Lagardère, on retrouve les mêmes jurons avec des variantes : pardieu, tubleu, palsambleu, morbleu, têtebleu, corbleu, par la mordieu ...
        Faënza, le spadassin de Spolète, déploie des oïmé et des caro mio. Pépé le tueur use de carajo ; le baron de Batz parle le français avec l'accent du baron de Nucingen dans Balzac : " Ya, traduisit le baron de Batz, tê tiamant blitôt ", " Ché fais fous le dire, moi, tépacle ! ", " Ché sais pas, zuinguande bour zent te paisse ! ", " Ya, c'est eine técrincolâte ! eine tésastre ! eine bânigue ! "
        Il serait intéressant d'étudier l'onomastique des personnages du Bossu. Nous avons vu que la famille Berrichon tire son nom de sa région d'origine, le Berry. Cocardasse vient du mot coq au sens de " coq de village, vaniteux et prétentieux ". Caylus vient de cayla qui signifie " château " dans le Languedoc-Roussillon. Peyrolles désignait autrefois un chemin empierré. Et Lagardère vient de Lagarde, poste d'observation et de garde, mais joue aussi sur l'expression " tenir sa garde, se mettre en garde ".1


2. LES FIGURES DE STYLE

a) Les clichés :

        Un cliché est une image devenue banale à force d'avoir été trop utilisée par des écrivains. Nisard s'écriait déjà en 1833 dans La Revue de Paris à propos des oeuvres publiées en feuilletons :

Ce sont " des oeuvres écrites trop vite, sans travail. Par voie de conséquence, cette littérature manque de pensée, elle ne cherche pas à exprimer des idées, à développer une conception de la vie, à illustrer une doctrine quelle qu'elle soit ; elle se borne à susciter des émotions, moins même, des sensations. Elle manque aussi d'art, c'est-à-dire de composition et de style.
On ne veut plus de cette langue sacramentelle où les mots s'appellent les uns les autres, où oeil appelle bleu, front appelle pur, doigt appelle long, âme appelle profonde... "2

        Un des reproches faits à Féval est justement l'utilisation des clichés. Un manuel utilisé dans les classes de 4ème, " Littérature et Méthodes ", présente le portrait de Lagardère comme un modèle de clichés3 : Lagardère y apparaît comme " le bourreau des coeurs , la jeunesse en sa fière et divine fleur avec l'or de sa chevelure bouclée, l'éclair vainqueur de ses yeux, un front qui respire l'intelligence et la noblesse... "
        Ailleurs, il est question de cheveux au jais ondulant, de bouche dont le sourire montre la parure nacrée. Le front est " plus blanc qu'un front de femme ", " le souffle doux et pur, les longs cils de soie, quand ce n'est pas la soie recourbée des longs cils ". Passepoil braque sur la maritorne " l'artillerie de ses regards amoureux ". La belle marquise de Caylus est " une fille de Madrid, aux yeux de feu, au coeur plus ardent que ses yeux ". Les touristes, ces " lovelaces ambulants ", s'en vont " incendier les coeurs de province partout où le train de plaisir favorise les voyages au rabais ".
        Sont-ce vraiment encore des clichés aujourd'hui ? Dans une civilisation où la langue populaire va s'appauvrissant, les clichés de Féval s'apparentent plutôt au style soutenu.

b) Les comparaisons

        S'il est une figure de style qui abonde dans Le Bossu, c'est bien la comparaison, présente à chaque page, souvent banale, presque toujours introduite par " comme ". Lagardère est un vrai Parisien, mince, souple, " gracieux comme une femme, mais dur comme du fer ". Il est " hardi comme un lion ", " sage comme une image " ; il peut languir " comme un doux visage de femme, suer la terreur comme une tête de Méduse ". Cocardasse jouit d'une chevelure crépue, " noire comme une toison de nègre ", rêve de faire tourner un domestique " comme une toupie " et d'avoir un valet " insolent comme un valet de bourreau ". Lors du guet-apens, il fait noir " comme dans un four ". Le donjon du château de Caylus est semblable " à un géant parmi les nains ". Accessoirement Lagardère troue " comme un boulet " les rangs des spadassins. La petite voix du bossu " grince comme une crécelle d'enfant ", son esprit est " fin comme l'ambre " et la jolie gitana reste " immobile comme une charmante statue ".

c) Les métaphores, métonymies, litotes, périphrases...

        Paul Féval est plus heureux avec les métaphores4. Ainsi dans le premier chapitre il décrit les gaves " qui déchirent la pelouse, déchaussent le pied des hêtres géants ". Flor déclare : " L'or du vin de Rota met des diamants dans mes yeux... ". Pour Philippe d'Orléans, " la mort guettait là quelque part au fond d'un flacon de champagne ".
        Le romancier ne dédaigne pas la métonymie5 : " L'éclair sentimental qui s'allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier ". Il a recours à la litote6 : " Le marquis passait pour n'avoir point donné beaucoup de bonheur à sa première femme ", à l'oxymore7 : " le sombre cristal de la Clarabide ". Il énumère, anaphorise, joue de périphrases8 : on ne meurt pas chez Féval, " on passe de vie à trépas ", on a " le cuir troué par l'épée de l'adversaire " ; on ne se bat pas en duel, on " entre dans la danse, on se fait enseigner une courante, on joue de la flamberge ". Une prostituée est une " prêtresse de la Vénus boueuse ". Il arrive même à Féval d'emprunter les accents de Madame de Sévigné et ses superlatifs : " Tâchez de concevoir l'amitié la plus robuste, la plus héroïque, la plus impossible, vous n'aurez qu'une faible idée de la mutuelle tendresse que se portent les trois Philippe ".9

d) L'ironie

        L'ironie est définie par une grande partie de la tradition rhétorique comme une antiphrase, " une figure par laquelle on veut faire entendre le contraire de ce que l'on dit : ainsi les mots dont on se sert dans l'ironie ne sont pas pris dans le sens propre et littéral. "10
        " Elle consiste à dire par une raillerie, ou plaisante, ou sérieuse, le contraire de ce qu'on pense, ou de ce qu'on veut faire penser. "11
        Comment l'ironie de Féval s'exerce-t-elle ? Nous citerons un court passage du portrait du marquis de Caylus, " un bon seigneur chez qui les femmes ne vieillissent pas " :

" Après la mort de sa femme (la deuxième ), il essaya encore une fois de se remarier, car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se décourage point, mais le gouverneur de Pampelune n'avait plus de filles, et la réputation de M. de Caylus était si parfaitement établie, que les plus intrépides des demoiselles à marier reculèrent devant sa recherche. Il resta veuf, attendant avec impatience l'âge où sa fille aurait besoin d'être cadenassée. "12

        Décrivant le costume des spadassins, Féval note : " On eût trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du linge blanc ". De Cocardasse et Passepoil, se retrouvant après vingt ans : " A eux deux, ils faisaient un véritable tas de loques ".Du czar Pierre le Grand, grand buveur, il dit : " C'était l'homme le plus capable de son siècle ".Cette ironie est parfois teintée de misogynie. Evoquant les demoiselles d'Opéra, Féval emploie l'expression " célébrités sautantes " qui " frétillent dans la gaze rose comme le poisson dans la poêle "13. Il dit d'une de ces demoiselles, la grosse et ronde Cidalise, qu'elle avait " une nature d'éponge qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en sottises, pour peu qu'on la pressât ".Voilà qui n'est pas tendre à l'endroit de la corporation ! Ailleurs, il se moque des petites femmes qui aiment avec passion se noyer dans la foule :

" Elles ne voient rien absolument ; elles souffrent le martyre ; mais elles ne peuvent résister à l'attrait de ce supplice14".


e) Les interventions du narrateur

        Le plus souvent, Féval use de prétérition : " Nous ne disons rien de la maison dont il sortait. " ou " Nous n'avons rien à dire des moeurs du temps qui ont été peintes à satiété. ", ou encore " Nous ne saurions rien dire de plus flatteur à la louange de notre Gascon et de notre Normand... " Il lui arrive de prendre le lecteur à témoin : " Si le lecteur s'étonne de ce mariage, nous lui rappellerons... ", " Vous l'eussiez donné en mille à tous les chevau-légers du corps. ", " Il était, veuillez en être convaincu, fort embarrassé de sa personne. " Il associe également le lecteur au récit, créant une sorte de connivence : " Ce matin où nous entrons pour la première fois à l'hôtel... ", " nous connaissons la réponse quotidienne... " Il emploie volontiers la première personne du pluriel : " Nous devons faire connaître celui-ci..., nous avons pu rapporter les paroles... " et s'approprie les héros de l'histoire : " Voici notre Lagardère, notre incorrigible batailleur, notre triple fou... " ( On songe à La Fontaine : " Notre lièvre n'avait que quelques pas à faire...")

f) Les allusions mythologiques et les citations latines

        Passepoil à la poursuite de Berrichon et c'est Hippomène poursuivant Atalante, Lagardère en colère , c'est la tête de Méduse, Lagardère à dix-huit ans : ce n'est pas un Hercule. Maître Louis et le bossu, montant la garde à tour de rôle auprès d'Aurore, sont comparés aux " prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle (...( chargées d'entretenir un feu sacré... ".
        Les personnages de Féval, donc Féval lui-même, usent de références à Virgile (Arcadeo ambo )15, à Horace (Laudator temporis acti )16. Il arrive au marquis de Chaverny de citer Malherbe.
        " La critique est aisée, mais l'art est difficile ". Il est commode de critiquer Féval, ses facilités, ses clichés, et d'ignorer l'écrivain cultivé, féru de belles-lettres...Mais le lecteur, le public, apprécie le genre. En 1997, tel film, décrié par la critique, remplit les salles de cinéma sans pour autant mépriser le spectateur ni user de démagogie. Il en va du cinéma populaire comme du roman populaire et ce sera notre conclusion que de montrer que Le Bossu réunit toutes les qualités d'un roman populaire.



1. J.L.Beaucarnot, Les noms de famille et leurs secrets, Robert Laffont, Paris, 1988.
2. Cité par R. Guise dans Le roman-feuilleton, La naissance d'un genre, 1975.
3. Document placé en annexe.
4. La métaphore consiste à remplacer le terme comparé par le terme comparant.
5. La métonymie est une figure de style par laquelle un mot désignant habituellement une partie d'un ensemble désigne une autre partie de cet ensemble ou cet ensemble lui-même.
6. La litote consiste à atténuer l'expression de sa pensée pour faire entendre davantage qu'on ne dit.
7. L'oxymore ou alliance de mots consiste à employer des mots qui ne vont pas ensemble habituellement. (ex : " cette obscure clarté... ")
8. La périphrase consiste à exprimer une notion par le détour de plusieurs mots qui peuvent servir de définition à cette notion.
9. Le Bossu, p.239.
10. Des Tropes, Dumarsais, p.156. (cité par Anne Herschberg Pierrot, Stylistique de la prose, p.150 )
11. Les Figures du discours, Fontanier, p.145-146. (cité par Anne Herschberg Pierrot, Stylistique de la prose, p.151 )
12. Le Bossu, p. 221.
13. Le Bossu, p.564.
14. Ibid.,p.483.
15. Le Bossu, p.246.
16. Ibid., p.460.