CONCLUSION
LES QUALITES D'UN ROMAN POPULAIRE


        Outre son caractère propre de " roman de cape et d'épée ", Le Bossu réunit toutes les caractéristiques d'un roman historique, d'un roman d'aventures et d'un roman-feuilleton. Multiforme et complexe, il peut également être classé dans le genre du " roman populaire ".
        L'expression de " roman populaire " est souvent péjorative, synonyme de sous-littérature, de mauvaise littérature, par rapport à la " bonne " littérature, réaliste et d'analyse, de littérature avilissante et immorale, de littérature facile. A cette accusation méprisante, Jules Janin répondait déjà : " Il n'y a point de littérature facile, point de littérature difficile, il y a la bonne, il y a la mauvaise littérature, et c'est tout. "1
        Henri Polles applique au terme de " roman populaire " un premier distingo.

" D'abord, il y a les romans qui naissent populaires et ceux qui le deviennent.
Ceux qui sont écrits dans le but avoué de satisfaire une vaste clientèle et ceux dont l'auteur entend rester fidèle à une certaine qualité littéraire et n'ambitionne pas l'approbation d'une foule immense, et c'est le succès qui lui procure l'autre public, le grand public. "2

        Parmi les premiers, il cite Les Mystères de Paris d'Eugène Sue dont il fut fait d'énormes tirages. Parmi les seconds, il mentionne Notre-Dame de Paris, roman médiéval à la Viollet-Le-Duc, devenu ( presque ) populaire, et surtout Les Misérables de Victor Hugo ( à partir du moment où l'édition de luxe - 10 volumes à 7,50 francs l'unité, soit le salaire mensuel d'un ouvrier parisien - fit place à une édition par fascicules hebdomadaires ne coûtant que quelques centimes, l'œuvre atteignit des tirages élevés ). Heureux XIXème siècle qui connut la baisse constante du prix du livre, de 7,50 francs à 50 centimes, mais aussi l'augmentation de la qualité du livre grâce à la quantité !
        Plus près de nous, Zola et Maupassant dans la seconde moitié du XIXème siècle, Pagnol dont il est de bon ton de railler la simplicité, apparaissent par leur succès et leurs tirages comme d'authentiques romanciers populaires.
        Essayons donc de définir, dans son meilleur sens, le roman populaire.
        A qui s'adresse-t-il tout d'abord ? Au peuple et non comme le prétendent ses adversaires, à la populace. A un public qui, s'il ne sait pas toujours lire, sait écouter celui qui lit. A un public qui émerge peu à peu de l'analphabétisme. A un public qui, se sentant exclu de la culture de l'élite, manifeste le désir d'apprendre, de s'instruire, de se cultiver grâce à cette littérature bon marché, publiée sur papier " chandelle ", tirée à un grand nombre d'exemplaires. A un public qui a un goût naturel pour les personnages simplifiés, les événements compliqués, les émotions violentes et dont il faut frapper le plus fort possible l'imagination et la sensibilité. A un public qui devient progressivement féminin après 1850.
        Quelle est l'origine du roman populaire ? Il est issu du mélodrame et du roman anglais du milieu du XVIIIème siècle, mais aussi du roman " noir " anglais de la fin du même siècle. L'inventeur du genre pourrait être Samuel Richardson avec Paméla ou la Vertu récompensée (1740 ) et Clarisse Harlowe (1747-1748 ) : le schéma du récit est simple, l'art narratif, le thème édifiant.
        Quels types de personnages le roman populaire met-il en scène ? Il s'agit le plus souvent d'un trio : le sauveur, la victime, le séducteur. ( Dans le cas du Bossu, le sauveur, l'orpheline, le traître spoliateur.)
        Où le roman populaire se déroule-t-il le plus souvent ? Jean-Louis Bory assure que Paris est la " capitale de la géographie mythologique du roman populaire "3 : Paris où s'affrontent l'hôtel particulier, symbole d'impureté , de jouissances, et la maison modeste, fruit d'un travail honnêtement rémunéré.

        Pourquoi considérer Le Bossu comme un roman populaire ?
        L'oeuvre connut un grand succès lors de sa parution en feuilleton dans Le Siècle ; les nombreuses éditions en espagnol et en portugais, les rééditions, même si elles sont un peu moins nombreuses en français, les adaptations au théâtre, au cinéma, à la télévision, quelque discutables qu'elles soient, attestent qu'elle a touché et touche encore un énorme public.
        Féval ne méprise pas ses lecteurs potentiels. Henri Pollès note " qu'il écrivait mieux que la plupart de ses rivaux dans le genre qu'il avait choisi ; il avait de l'imagination, le sens de la construction, de l'affabulation, le sens historique... ". Il le trouve bien supérieur à Eugène Sue dont il qualifie le style de " charabia ". Féval écrit donc bien, son vocabulaire est riche ( qu'on se réfère au vocabulaire de l'escrime ou aux synonymes de spadassins ) et son style n'a rien à envier aux " grands " du XIXème siècle, même si on lui reproche le goût des formules à l'emporte-pièce, bien utiles quand il faut pratiquer l'art de la coupure. Son lecteur apprendra, grâce à lui, l'essentiel sur la Régence, le système de Law, la justice au XVIIIème siècle.
        Il est facile de reprocher à l'auteur du Bossu un peu de chauvinisme (" De tous les habitants de notre globe, le Français est le plus près de la femme pour la délicatesse et le juger des nuances. "4), quelques idées nationalistes ( il dresse un portrait peu flatteur de l'Espagne et des Espagnols ), xénophobes ( le traître Gonzague est italien, le baron de Batz parle le français avec un épouvantable accent allemand ) et misogynes ( seules les filles de l'aristocratie sont susceptibles d'éprouver des sentiments raffinés et délicats ). Mais, pour en juger avec objectivité, il faudrait découvrir ou redécouvrir le roman populaire et le roman-feuilleton " non dans les livres mais dans les journaux, et les lire au jour le jour dans les conditions et au rythme auxquels ils ont été publiés ; il faudrait pouvoir se replacer dans l'esprit du public pour lequel ils ont été conçus, découpés, improvisés et publiés ; il faudrait pouvoir partager les préoccupations politiques et sociales, il faudrait en un mot pouvoir revivre entièrement dans l'époque ".5
        Sur le plan de la " moralité ", nous avons remarqué à plusieurs reprises que Le Bossu était exempt de scènes de libertinage, que le régent Philippe d'Orléans lui-même apparaissait sous les traits d'un chef d'état plutôt sympathique, et que les seuls reproches faits par Féval au système étaient d'ordre spéculatif. Son héros, Lagardère, lutte pour le bien, l'honneur, la vérité, la justice et finit au terme d'un rude combat par l'emporter sur le mal, la traîtrise, la malhonnêteté, la corruption. Pour Féval, il ne fait aucun doute qu'il existe une justice immanente et que le bien doit fatalement l'emporter sur le mal. Comme nous aimerions y croire aussi !
        La principale qualité, la principale vocation du roman populaire reste quand même d'être un moyen d'évasion, de donner à rêver . La régence décrite par Féval est une régence " rêvée ", même si sur bien des points, l'authenticité historique est respectée . Le lecteur s'évade d'un quotidien souvent bien noir, surtout au XIXème siècle ; il entre dans le personnage de Lagardère d'autant plus facilement qu'il est pauvre, malingre, fatigué et n'a pas la moindre notion d'escrime ; il a, comme Chimène pour Rodrigue, les yeux d'Aurore pour Lagardère ; il est l'ami de Nevers et la vengeance lui paraît un acte légitime qui lui permet par procuration de régler ses comptes avec une société injuste. Quel enfant maladif, timide, introverti ne s'est pas imaginé sous les traits de Lagardère assenant sa terrible botte de Nevers qui pour n'avoir aucune efficacité réelle n'en a pas moins un pouvoir magique ?



1. Revue de Paris, 2ème série, tome 1, janvier 1834, p.20. Cité par R.Guise dans Le Roman-feuilleton, Naissance d'un genre.
2. Cité par M.T.Pouillias dans Paul Féval, (1816-1887), B.M.Rennes, 1987, p.40.
3. Tout feu tout flamme, Julliard, 1966. Cité par Yves Olivier-Martin dans Histoire du roman populaire en France, p.14.
4. Le Bossu, p. 347.
5. R.Guise, Le Roman-feuilleton, naissance d'un Genre, p.33.