INTRODUCTION
LE BOSSU : UN ROMAN DE CAPE ET D'EPEE.


        Dans la préface du " Roman de Lagardère ", Claude Aziza définit le roman de cape et d'épée comme " l'ultime avatar du roman historique et du roman d'aventures ".1

        Le roman historique est né au début du XIXe siècle avec Walter Scott : Ivanhoé (1819) entraîne le lecteur dans l'Angleterre de Richard Coeur de Lion, Quentin Durward (1823) lui fait partager la lutte entre Louis XI et Charles le Téméraire.
        Les premiers succès du roman historique en France datent de la période proprement romantique. Cinq-Mars ou une conjuration sous Louis XIII d'Alfred de Vigny (1826), Les Chouans d'Honoré de Balzac (1829), Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831) esquissent les grandes lois du genre : passions ardentes et rebondissements inattendus sur fond de " couleur locale2 ".
        Le roman d'aventures naît à peu près à la même période avec Fenimore Cooper et Le Dernier des Mohicans (1826). Il serait plus judicieux d'employer le mot " renaissance ", car le genre n'est pas réellement nouveau. L'abbé Prévost n'intitulait-il pas l'une de ses oeuvres : Mémoires et Aventures d'un Homme de qualité ? Ne peut-on considérer Robinson Crusoë comme un roman d'aventures ?
        A mi-chemin entre le roman historique, auquel il emprunte ses couleurs et son costume, et le roman d'aventures, auquel il doit ses héros et ses péripéties, le roman de cape et d'épée est en vogue pendant un bon siècle, de la période romantique à la seconde guerre mondiale : après 1940, le genre commence à s'essouffler.
        Il est admis qu'Alfred de Vigny a apporté à ce type de roman la cape et que Mérimée lui a adjoint l'épée dans sa Chronique du règne de Charles IX (1829). S'inspirant de Scott, Mérimée met en scène une époque fertile en violences et en duels, déchirée par les guerres de religion, celle de la Saint Barthélémy (1572).
        Dumas reprend les mêmes procédés dans sa trilogie : La Reine Margot (1845), La Dame de Montsoreau (1846), Les Quarante-Cinq (1847-1849), qui se déroule sous les règnes perturbés de Charles IX et d'Henri III.
        Au XIXe siècle, les Français de plus en plus nombreux à accéder à la lecture par le biais des journaux et des cabinets de lecture apprennent leur Histoire chez les romanciers qui la font revivre. Il importe peu que, comme Mérimée, ils n'aiment " dans l'Histoire que les anecdotes "3, que comme Dumas ils considèrent que " l'Histoire est un clou auquel ils accrochent leurs tableaux "4, et que " ce sont les poètes qui font l'Histoire et l'histoire qu'ils font est la plus belle de toutes les histoires"5. C'est grâce à Dumas que les Français connaissent Richelieu et Louis XIII dans Les Trois Mousquetaires (1844), Mazarin et Louis XIV dans Vingt ans après (1845), la Révolution française dans Le Chevalier de Maison Rouge (1846) et la Restauration dans Le Comte de Monte-Cristo (1845) ...
        Cette Histoire, les lecteurs la découvrent au jour le jour dans ce que l'on nommait au siècle dernier le " rez-de-chaussée " du journal ou le " feuilleton ", feuilleton qui permettait, s'il était suffisamment pittoresque, de faire grimper les tirages. C'est sous cette forme que La Vieille Fille de Balzac paraît du 23 octobre au 30 novembre 1836 dans le quotidien d'Emile de Girardin La Presse, que Le Bossu paraît dans Le Siècle, quotidien d'Armand Dutacq, du 7 mai au 15 août 1857, pendant que Ponson du Terrail commence dans La Patrie le cycle des Rocambole.

" La cape et l'épée, roman éponyme du genre, fut publié en 1875 par Amédée Achard. Mais Féval n'avait pas attendu " l'appellation contrôlée " pour triompher dans le genre avec Le Bossu, un roman que tout le monde a lu [...] et dont on conserve, lorsqu'on l'a oublié, au moins une réplique " Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ! ". L'évocation du Paris de la Régence est bien venue, l'intrigue comporte des rebondissements propres à nourrir l'intérêt du lecteur, le style est d'une telle dynamique que le public est réellement emporté, subjugué jusqu'à " la suite au prochain numéro ".6

        Ce roman va apporter à son auteur une notoriété internationale. Le succès de l'oeuvre s'est prolongé jusqu'à nos jours, mais l'on peut déplorer qu'elle soit très peu rééditée en français et le plus souvent en édition abrégée. Il existe, en revanche, d'innombrables rééditions récentes du Bossu en espagnol et en portugais. Nous pouvons regretter également que les adaptations cinématographiques soient si peu fidèles au texte original et que les metteurs en scène aient souvent supprimé ou affadi des personnages hauts en couleurs pour ne garder que des stéréotypes.
        Paul Féval est souvent considéré comme l'auteur d'une oeuvre unique : Le Bossu. L'étude approfondie de son oeuvre fait apparaître un auteur prolifique dont on a peut-être sous-estimé le talent ou plutôt les talents. Talents multiples en effet : auteur de contes, de nouvelles, de livres d'histoire, de romans autobiographiques, fantastiques, historiques, policiers, sociaux, de pièces de théâtre, journaliste, épistolier, conférencier, Féval n'a rien à envier aux " grands " auteurs du dix-neuvième siècle, même si de nobles critiques le rangent volontiers dans le tiroir de la littérature facile, mineure, industrielle, populaire, oubliant que, comme lui, plus de quatre cent cinquante hommes de lettres, et non des moindres, ont signé des romans-feuilletons.
        A la parution du Bossu en 1857, Féval a quarante ans. C'est un écrivain chevronné et reconnu. Ses premières productions, des nouvelles, ont été publiées en 1837. Les Mystères de Londres lui ont valu le succès en 1844. Il est reçu à Compiègne, à la cour de l'Impératrice Eugénie, à l'égal d'un Mérimée ou d'un Offenbach.
        Si l'on ne tient pas compte des oeuvres écrites après 1876, date à laquelle Féval, " converti " ou plutôt devenu " catholique pratiquant ", ne produit plus que des ouvrages d'inspiration chrétienne comme Jésuites !, Pas de divorce !, Les Etapes d'une conversion, la publication du Bossu marque le milieu de la carrière littéraire de l'auteur, carrière d'une quarantaine d'années environ. Pendant ces quarante ans, Féval fait paraître plus de deux cent cinquante titres, dont une cinquantaine de romans de " cape et d'épée " : Le Chevalier Tourterelle, Le Capitaine Simon, Le Chevalier Ténèbre, Le Capitaine Fantôme, Le Cavalier Fortune et ... Le Bossu.

        Nous nous proposons de montrer dans un premier temps que Le Bossu est un véritable roman historique, dans un second temps qu'il est un grand roman d'aventures et dans un troisième temps qu'il possède tous les caractères d'un roman-feuilleton.
Les références au texte que nous utiliserons sont empruntées à l'édition des Presses de la Cité (1991), préfacée par Claude Aziza, qui regroupe sous le titre : Le Bossu, Le roman de Lagardère7, des oeuvres de Paul Féval Père et Fils.



1. C.Aziza, Le Bossu, Le roman de Lagardère, Présentation, p.3.
2. P.Mérimée : " Vos Grecs ne sont point des Grecs, vos Romains ne sont point des Romains ; vous ne savez pas donner à vos compositions la couleur locale. Point de salut sans la couleur locale. "(Avertissement, 1840, 2ème édition de la Guzla.)
3. P.Mérimée, Préface de la Chronique du règne de Charles IX. (Le Livre de Poche, Paris, 1969, p.35 )
4. Propos rapporté par Sainte-Beuve. (Causeries du lundi, XI, p. 463 )
5. A. Dumas, Mes Mémoires, Gallimard, I , p.134 .
6. M.T. Pouillias et A. Diverrès : Paul Féval 1816-1887, Bibliothèque Municipale de Rennes, 1987, p.56.
7. Féval Paul Père et Fils, Le Bossu, Le roman de Lagardère, Presses de la Cité, 1991, Collection Omnibus.