I . A - L'ESPACE ET LE TEMPS

1 - L'ESPACE

a) Les Pyrénées

        L'action du Bossu a d'abord pour cadre une vallée des Pyrénées centrales, " la vallée de Louron, entre la vallée d'Aure et celle de Barousse, la moins connue peut-être des touristes effrénés qui viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées ; c'est la vallée de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches fantastiques et sa rivière, sa brune Clarabide, sombre cristal qui se meut entre deux rives escarpées, avec ses forêts étranges et son vieux château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poème de chevalerie ".1
        Nous sommes en Gascogne, tout près des " paradis de Mauléon, de Nestes et de Campan " et à quelques lieues des villes d'eaux : Bagnères-de-Luchon et Barèges-les-Bains, déjà célèbres dans l'Heptaméron de Marguerite de Navarre. Cette vallée de Louron possède des ruines romaines, " la cité de Lorre, avec des temples païens, des amphithéâtres et un capitole ", mais aussi les vestiges plus récents du château de Caylus-Tarrides, berceau de l'héroïne du Bossu, Aurore de Nevers.

" De loin ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace considérable, et, [...] on voit encore poindre parmi les arbres le sommet déchiqueté des vieilles tours".2


        En 1699, au moment où commence le roman, le château a encore fière allure.

" Tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des dixième et onzième siècles. Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes. Les fenêtres, toujours placées au-dessus d'une meurtrière, étaient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures. [...] Derrière la ligne droite du vieux corps de logis, qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montait en amphithéâtre. Le donjon, haute tour octogone, terminée par une galerie byzantine à arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable à un géant debout parmi les nains. A droite et à gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se croisaient. C'étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles afin de contenir l'eau qui les emplissait. En dedans, on voyait la flèche de la chapelle, bâtie au commencement du treizième siècle dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants et leurs quintes feuilles de granit. [...] Du rez-de-chaussée au fond de la douve, le rempart était percé de nombreuses meurtrières ; mais il n'y avait qu'une ouverture capable de donner passage à une créature humaine. C'était une fenêtre basse située juste sous le pont fixe qui avait remplacé depuis longtemps le pont-levis. Cette fenêtre était fermée d'une grille et de forts contrevents ".3

        La description de cette fenêtre est utile à l'action puisqu'elle va donner passage à l'assassin ...


b) L'Espagne

        Par le journal intime d'Aurore, nous savons que Lagardère, proscrit, émigre en Espagne. Il trouve d'abord asile dans les Pyrénées espagnoles chez un quintero4, puis travaille comme manoeuvre dans les champs d'une riche alqueria5 des environs de Vénasque. Il cisèle des gardes d'épée chez un artisan de Pampelune dans la province de Navarre. Puis, d'Estrella à Burgos, de Valladolid à Ségovie et de Saint-Lucar de Castille au mont Baladron " dont les plus hauts sommets sont jetés de côté et penchent vers l'Escurial ", Lagardère et sa protégée atteignent Madrid car " on ne peut se bien cacher que dans une ville ". Féval décrit peu Madrid : à peine cite-t-il la Plaza-Santa, la calle Réal, le palais du duc d'Ossuna et le couvent de l'Incarnation où Aurore parfait son éducation pendant deux ans.
        L'Espagne de Féval est très proche de celle que Mérimée décrit dans Carmen. On en jugera par les extraits suivants empruntés tantôt au Bossu, tantôt à Carmen.

" Si vous êtes riche, vous ne pouvez guère vous faire une idée d'un long voyage à travers cette belle et noble terre d'Espagne, étalant sa misère orgueilleuse sous les splendides éblouissements de son ciel.[...] Cette chevaleresque race des vainqueurs du Maure est déchue en ce moment. De toutes leurs anciennes et illustres qualités, ils n'ont guère gardé que leur orgueil de comédie, drapé dans des lambeaux.
Le paysage est merveilleux ; les habitants sont tristes, paresseux, plongés jusqu'au cou dans la malpropreté honteuse. Cette belle fille qui passe, poétique de loin et portant avec grâce sa corbeille de fruits, ce n'est pas la peau de son visage que vous voyez, c'est un masque épais de souillures. Il y a des fleuves pourtant ; mais l'Espagne n'a pas encore découvert l'usage de l'eau ".6
" Dans ce charmant séjour, il n'y avait d'autres êtres humains qu'une vieille femme et une petite fille de dix à douze ans, toutes les deux couleur de suie et vêtues d'horribles haillons ".7
" Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s'appelle un village. On nomme un alcade. L'alcade et tous ses administrés sont également gentilshommes. [...] Il passe toujours bien assez de voyageurs, si déserte que soit la route, pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon à manger par jour. [...] Il est rare qu'on trouve à manger dans les auberges. Elles sont instituées pour couper la gorge aux voyageurs, qui s'en vont sans souper dans l'autre monde. Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de paille recouvert d'une loque grise. C'est un lit. Si par hasard on ne vous a pas égorgé pendant la nuit, vous payez et vous partez sans déjeuner ".8
" Une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. [...] Le long du mur, on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets ; c'étaient les lits des voyageurs ".9
" Les gueux à escopette10 sont également connus dans l'univers entier. Personne n'ignore que les muletiers sont les associés naturels des brigands de la montagne. Un Espagnol qui a trois lieues à faire dans une direction quelconque envoie chercher le garde-note et dicte son testament ".11

        Dans le journal d'Aurore, il est question de la cuisine espagnole et d'une spécialité : la marmite pourrie.

" Ces ollas podridas de la Castille sont des mets qu'on se procurerait difficilement dans le reste de l'Europe. Il faut, pour les faire, un jarret de porc, un peu de cuir de boeuf, la moitié de la corne d'une chèvre morte de maladie, des tiges de choux, des épluchures de rave, une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d'ail. Tels furent les ingrédients que nous reconnûmes dans notre fameuse marmite pourrie du bourg de Saint-Lucar, entre Pesquera et Ségovie, dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans les Etats du roi d'Espagne ".12

        Il nous faut bien admettre que Mérimée et Féval ne font pas ici oeuvre d'ethnologues et que leur description de l'Espagne et des Espagnols nous paraît aujourd'hui quelque peu empreinte de préjugés.


c) L'Allemagne

        Passepoil, après la malheureuse affaire des fossés de Caylus, se met au service d'un moine bénédictin qui se rend à Kehl, sur le Rhin. Voici sa vision du pays, guère plus enchanteresse que celle de l'Espagne :

" Voilà un brigand de pays ! [...] Là-bas, ils ne se battent qu'à coups de pots de bière. [...] Un pays plat, gros, bête et ennuyeux ; des étudiants maigres et couleur de safran ; des nigauds de poètes qui bayent au clair de la lune ; des bourgmestres obèses ; des églises où on ne chante pas la messe ; des troupes de jeunes gens qui chantent l'air du diable qu'on porte en terre... "13


d) A travers l'Europe

        Pendant les deux ans qu'Aurore passe au couvent, Lagardère voyage. Il a des comptes à régler, des traîtres à poursuivre et à châtier, signant chaque exécution de la fameuse " botte de Nevers ". On le retrouve à Naples, Nuremberg, Bruxelles, Turin, Glasgow, Morlaix, éliminant un à un tous les spadassins ayant trempé dans l'assassinat de Philippe de Nevers. De toutes ces villes, nous ne saurons rien de précis.


e) Paris

        Là, Paul Féval est à son aise et fait montre d'une extraordinaire connaissance des rues de Paris sous la Régence. Dans Le Drame de la jeunesse, roman autobiographique, nous découvrons que Féval enfant passait son temps à rêver de ce paradis terrestre, Paris. Il avait dans sa chambre un plan de la capitale qu'il étudiait sans cesse. Or, si certaines des rues décrites subsistent aujourd'hui, comme la rue Croix-des-Petits-Champs, la rue Aubry-le-Boucher, ou la rue Quincampoix, beaucoup avaient disparu sous le Second Empire avec les grands travaux du baron Haussmann. Ainsi nous apprenons que la rue du Chantre, la rue Pierre Lescot et la rue de la Bibliothèque " qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre, salissaient les abords du Palais-Royal ". Féval, guide inspiré, nous raconte l'histoire du Palais-Royal et de ses différents propriétaires depuis Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, jusqu'à Philippe d'Orléans, régent de France, en passant par Mazarin, Anne d'Autriche et Louis XIV, Monsieur, son frère, et sa brillante épouse, Henriette, décédée dans les tragiques circonstances que l'on sait. Il nous entraîne dans le jardin " beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui ", touchant " d'un côté aux maisons de la rue de Richelieu, de l'autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants " et qui, " au fond du côté de la Rotonde, allait jusqu'à la rue-Neuve-des-Petits-Champs ". Il nous en fait découvrir les charmes :

" ...d'énormes charmilles, toutes taillées en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et les parterres. La belle allée de marronniers d'Inde, plantée par le cardinal de Richelieu, était dans toute sa vigueur.[...] Deux autres avenues d'ormes, taillés en boule, allaient dans le sens de la largeur. Au centre était une demi-lune avec bassin d'eau jaillissante. A droite et à gauche, en revenant vers le palais, on rencontrait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entourés de massifs d'arbrisseaux. Derrière le bassin se trouvait le quinconce de tilleuls, entre les deux grandes pelouses "14.

        Il peint l'Hôtel de Lorraine, l'Hôtel de Mercoeur, le cimetière Saint-Magloire, la Bastille et le Châtelet.
        Après son arrestation, Lagardère devait être conduit à " la Bastille, quartier des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison voisine de la salle d'audience " : le Châtelet. Féval décrit ainsi cette prison :

" C'était au troisième étage de la Tour Neuve, ainsi nommée parce que Monsieur de Jaucourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières regardaient le quai. Elle occupait juste moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne, écroulée en 1670, et dont la ruine jeta bas une partie du rempart. On y mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur la Bastille.
C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient. Au second étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant terrasse au-devant de la grand'salle du greffe. Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes, et carrelées comme presque tous les appartements bourgeois d'alors.. On voyait bien que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros verrous des portes, qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y sentait la prison d'état. ".15

        Se penche-t-il sur la " Folie Gonzague ", une des " petites maisons " affectionnées par les " roués " et ressemblant à " des bonbonnières ", Féval en commente l'architecture "échantillon de cette petite et précieuse architecture des premières années de la Régence ".

" La petite maison de Gonzague avait la figure d'un kiosque déguisé en temple. [...] Il y avait un petit péristyle blanc, flanqué de deux petites galeries blanches, dont les colonnes corinthiennes supportaient un premier étage caché derrière une terrasse ; le second étage, sortant tout à coup des proportions carrées du bâtiment, s'élevait en belvédère à six pans, surmonté d'une toiture en chapeau chinois. C'était hardi, selon l'opinion des amateurs d'alors.
Elle passait pour une merveille. C'était un grand salon hexagone, dont les six pans formaient les fondations du belvédère. Quatre portes s'ouvraient sur quatre chambres ou boudoirs, qui eussent été de forme trapézoïde sans les serres-enclaves qui la régularisaient. Les deux autres portes, qui étaient en même temps des fenêtres, donnaient sur les terrasses ouvertes et chargées de fleurs ".16

        Féval n'ignore pas que, sous la Régence, on recherche la fantaisie de l'ornement " rocaille ", que la décoration est reine avec les architectes Boffrand, Meissonnier, Oppenordt, les sculpteurs Slodtz et Caffier, l'orfèvre Germain, l'ébéniste Cressent, les peintres Watteau, Lancret et Boucher. Aussi imagine-t-il que la décoration intérieure de la " folie Gonzague " fait appel aux meilleurs artistes du moment, auteurs de scènes mythologiques et voluptueuses.

" Le plafond et les frises étaient de Vanloo17 l'aîné et de son fils Jean-Baptiste ... Carl Vanloo, frère cadet de Jean-Baptiste, et Jacques Boucher18 avaient eu les panneaux... L'ornement des quatre boudoirs consistait en copies de l'Albane19 et du Primatice20 confiées au pinceau de Louis Vanloo, le père. Les deux terrasses, en marbre blanc, avaient des sculptures antiques : on n'en voulait point d'autres, et l'escalier, aussi de marbre, était cité comme le chef-d'oeuvre d'Oppenordt11."



2 - LE TEMPS

        L'action du Bossu s'inscrit dans une période d'une vingtaine d'années.
        Dans la première partie du roman, le duc de Nevers est assassiné dans les fossés de Caylus à l'automne 1699.

" C'était par une belle journée d'automne, en cette année 1699. Louis XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswick venait d'être signée ".22

        La seconde partie du roman se déroule en 1717, sous la régence de Philippe d'Orléans.

" Louis XIV était mort depuis deux ans, après avoir vu s'éteindre deux générations d'héritiers, le Dauphin et le duc de Bourgogne. Le trône était à son arrière-petit-fils, Louis XV enfant. Le grand roi s'en était allé tout entier. Ce qui ne manque à personne après la mort lui avait manqué. Moins heureux que le dernier de ses sujets, il n'avait pu donner force à sa volonté suprême. [...] Le testament de Louis XIV mort n'était à ce qu'il paraît, qu'un chiffon sans valeur. On le déchira bel et bien. Personne ne s'en émut, sinon ses fils légitimés.
Pendant le règne de son oncle, Philippe d'Orléans avait joué au bouffon, comme Brutus. Ce n'était pas dans le même but. A peine eut-on crié à la porte de la chambre funéraire : Le roi est mort, vive le roi ! que Philippe d'Orléans jeta le masque. Le conseil de régence institué par Louis XIV roula dans les limbes. Il y eut un régent qui fut le duc d'Orléans lui-même ".23

        Si l'on essaie, à l'aide des indications de Féval, d'établir une biographie de Lagardère, il apparaît qu'il naît vers 1682, que ses aventures commencent en 1699 et qu'il épouse Aurore de Nevers en 1717. Celle-ci met au monde un fils, Philippe, en 1718. Mais le roman-feuilleton n'est pas un conte de fées : le héros invulnérable meurt dans une embuscade, victime d'immondes coupe-jarrets24, en 1722. Ces deux derniers événements sont relatés dans la suite que Paul Féval fils a imaginée au Bossu : " Le fils de Lagardère. ".



1. Le Bossu, p. 220.
2. Féval Paul Père et Fils, Le Bossu, Le roman de Lagardère, Presses de la Cité, Collection Omnibus, 1991, p.220.
3. Ibid., p.228.
4. Berger montagnard.
5. Ferme.
6. Le Bossu, p.380.
7. P. Mérimée, Carmen, Classiques Larousse, 1975, p.79.
8. Le Bossu, p.380.
9. P. Mérimée, Carmen, Classiques Larousse, 1975, p.79.
10. Arme à feu portative à bouche évasée.
11. Le Bossu, p.381-382.
12. Le Bossu, p.383.
13. Ibid., p.288-289.
14. Le Bossu, p.445.
15. Ibid., p.642.
16. Le Bossu, p.563.
17. Vanloo : famille de peintres français d'origine hollandaise dont les principaux représentants sont : Jean- Baptiste, brillant portraitiste (1684-1745) et son frère Charles-André dit Carle (1705-1765), auteur de compositions et peintre de Louis XV.
18. Boucher : peintre et graveur français (1703-1770), premier peintre du roi, il a pratiqué tous les genres avec facilité et virtuosité, exprimant une aimable sensualité.
19. Albane : peintre italien (1578-1660) qui a peint dans un style gracieux des compositions mythologiques.
20. Primatice : peintre, sculpteur et architecte italien (1504 ? -1570), un des principaux représentants du maniérisme.
21. Oppenordt : architecte et ornemaniste français (1672-1742) , élève d' Hardouin-Mansart. Il a participé à la décoration du Palais-Royal et contribué à la formation du style rocaille.
22. Le Bossu, p.223.
23. Ibid., p.279.
24. L'expression est à prendre au sens propre : des malandrins lui tranchent les jarrets avec une faux.