I . B - REGIME ET SOCIETE

1. LA REGENCE (1715 - 1723)

        Dans le système monarchique, la régence est un gouvernement de transition qui permet d'attendre la majorité d'un souverain. Le pouvoir est généralement confié à la mère du futur roi : Blanche de Castille pour Louis IX, Catherine de Médicis pour Charles IX, Marie de Médicis pour Louis XIII, Anne d'Autriche pour Louis XIV.
        A la mort de celui-ci, l'héritier du trône, son arrière-petit-fils, le duc d'Anjou, n'a que cinq ans. Le 1er septembre 1715, il devient Louis XV. Par un premier lit de justice tenu dès le 2 septembre, le Parlement casse le testament du souverain défunt qui avait prévu un Conseil de Régence présidé par Philippe, duc d'Orléans, son neveu. Le 12, par un second lit de justice, il donne au Régent les pleins pouvoirs, avec la garde royale. Philippe exerce la fonction de régent de 1715 à 1723. Il abandonne Versailles, dont l'air est jugé malsain, s'installe à Paris, au Palais-Royal, et surveille de très près le petit roi installé à Vincennes, puis aux Tuileries.
        Féval n'est pas un révolutionnaire : il ne fait pas le procès de la Régence en tant que régime politique. Tout au plus se permet-il d'écrire :

" Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu'elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent ici ou là contre le mépris où généralement on la tient. [...] Si une grande nation pouvait être déshonorée, la Régence serait comme une tache indélébile à l'honneur de la France. [...] Sauf la conspiration de Cellamare, que Philippe d'Orléans étouffa en grand politique, la Régence fut une époque tranquille ".1

        Il est moins indulgent pour les mœurs et pour l'atmosphère de spéculation qui régnait à Paris, spéculation encouragée par le " système de Law " et n'épargnant pas l'aristocratie. Adepte de la prétérition2, il ne décrit pas de scènes de libertinage - le roman-feuilleton se veut volontiers moralisateur - et présuppose que le lecteur averti sait déjà tout sur le sujet.

" Nous n'avons rien à dire des mœurs du temps qui ont été peintes à satiété. La cour et la ville prenaient follement leur revanche du rigorisme apparent des dernières années de Louis XIV. Paris était un grand cabaret avec tripot et le reste. [...] Sous la Régence, tromper au jeu n'était pas péché ".3

        On se souviendra à ce propos de l'abbé Prévost : comment le chevalier Des Grieux trouve-t-il les moyens d'entretenir Manon Lescaut ? Sur les conseils éclairés du frère de celle-ci, il fréquente des cercles de jeu où son " adresse extraordinaire à filer la carte " fait merveille.
        Le gouverneur de Paris, lui-même, n'hésite pas à prélever sa dîme sur les maisons de jeu.

" Le duc de Tresmes avait le dixième sur tous les bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point déroger. L'hôtel de Madame la Princesse de Carignan était un des plus dangereux tripots de la capitale ".4

        Et Féval de résumer la Régence en une phrase : " L'orgie régna, l'or fut Dieu ".


2. LA SOCIETE

        La société de la Régence a une réputation de corruption. Les scandales ne touchèrent guère en fait que Paris, l'entourage du Régent, les milieux liés au Système. Le relâchement affecte surtout le Palais-Royal et le Luxembourg, résidence de la duchesse de Berry, le Paris où l'on s'amuse. La cour de Sceaux, chez la duchesse du Maine, paraît vertueuse en face de celle de Paris, son ennemie politique. Dans les salons parisiens, chez la marquise de Lambert qui inaugure les réunions " philosophiques ", ou chez le duc de Sully, trônent Fontenelle, Mme Dacier, La Motte-Houdart, les deux fils d'Argenson, la belle actrice Adrienne Lecouvreur, Voltaire qui tâte un peu de la Bastille, mais donne Oedipe en 1718, Montesquieu...
        Le goût change en tout : la mode féminine est aux robes à paniers, aux négligés d'étoffes claires et légères, même aux cotonnades indiennes prohibées.
        Féval, sous les différents pseudonymes qu'il utilise : Daniel Sol, El Grunidor, John Devil, Jean-Diable, sir Francis Trolopp, n'ignore pas les nombreuses inégalités sociales de son siècle et dénonce sans aucune indulgence les usuriers, les boursicoteurs, les fortunes malodorantes, la spéculation immobilière. Le Bossu, censé se passer au début du dix-huitième siècle, contient de nombreuses allusions à des événements ou des moeurs du dix-neuvième siècle, et en particulier du Second Empire, qu'il met en parallèle avec ceux de la Régence : goût de la spéculation (" En lisant les folles débauches de la spéculation aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge ".5), affairisme, mode des cures dans les villes d'eaux, moeurs des demoiselles d'Opéra. Ainsi, décrivant la vallée de Louron, P.Féval ironise sur ses contemporains :

" A quelques lieues de là, Paris tousse, danse, ricane et rêve qu'il guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnères-de-Luchon ; un peu plus loin, de l'autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant, croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de Barèges-les-Bains. Eternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le soufre ".6

        Les classes sociales sont très inégalement représentées dans Le Bossu. Le clergé en est quasiment absent, la noblesse y est prépondérante et le Tiers-Etat n'apparaît qu'à travers certains types très particuliers.
        Trois personnages du Bossu appartiennent au clergé. Le premier, dom Bernard, est le chapelain du château de Caylus : il a charge d'âmes dans le petit hameau de Tarrides et tient, en la sacristie de sa chapelle, registre des décès, naissances et mariages. C'est lui qui a célébré le mariage secret d'Aurore de Caylus et de Philippe de Nevers et enregistré la naissance de leur fille Aurore. Le second est l'abbé Dubois, ministre du Régent, ecclésiastique aux moeurs pour le moins curieuses et futur cardinal de Cambrai. Le troisième, l'abbé de Fleury, précepteur du jeune Louis XV, n'est que mentionné dans le roman.
        La noblesse est largement représentée, qu'il s'agisse de noblesse ancienne ou de noblesse récente. Défilent dans Le Bossu, outre la famille royale et le czar de Russie, des princes et des princesses (de Gonzague, de Carignan, de Conti, de Brissac...), des ducs (de Nevers, de Tresmes...), des marquis (de Caylus, de Chaverny...), des comtes, vicomtes, barons, chevaliers, des chefs militaires (le maréchal de Villeroy), des représentants du Parlement de Paris (le Président de Lamoignon, le vice-président d'Argenson...), un Chancelier (Henri-François d'Aguesseau), des ministres (Le Blanc7...), le lieutenant de police de Paris (M. de Machault), des financiers anoblis (Oriol, Albret, Taranne). Sans doute y avait-il demande des lecteurs issus des classes laborieuses que tous ces titres faisaient rêver, mais aussi un reflet des opinions royalistes de l'auteur.
        Le Tiers-Etat fait figure de parent pauvre : des petits bourgeois, des domestiques nommés selon l'usage par leur région d'origine (Françoise Berrichon, Jean-Marie Berrichon) , quelques boutiquiers et artisans (des échoppiers et échoppières : la Guichard, la Moyneret, la Balahaut, la Durand, la Morin, la Bertrand, des merciers, des revendeurs, des tailleurs de coupe, des beurrières, des gargotières, des regrattières...), des spadassins et autres estafiers, quelques militaires (volontaires royaux, gardes-françaises8). Autant les personnages appartenant à la noblesse sont décrits avec un grand luxe de détails, autant le portait des " petites gens " est, chez Paul Féval, stéréotypé. Les domestiques sont " fidèles " et dévoués à leurs maîtres depuis plusieurs générations, les commerçantes sont de bavardes commères multipliant les médisances.


3. DES FETES SOMPTUEUSES

        La quatrième partie du roman s'ouvre sur la description du Palais-Royal et de ses jardins où va se dérouler le bal du Régent.

" Le régent, qui n'avait pas beaucoup de goût à la représentation, sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l'argent de la fête ".9

        Il est impossible - vu la longueur de la description - de citer le passage intégralement. On en retiendra cependant plusieurs aspects : le déroulement d'une fête au début du dix-huitième siècle, son financement et les réactions du public.
        Pour avoir le privilège d'assister à la fête, il faut être invité. Le Régent a prévu trois mille cartes d'invitation, " des lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance ".10 Dubois, ministre, et Bois- Rosé, maître des cérémonies, ont respectivement triplé et doublé le nombre des cédules. Celles-ci, vendues et revendues " au marché noir ", atteignent cent pistoles pièce. Les salons du Palais-Royal ont été " décorés pour la circonstance avec un luxe inouï ". Comme la fête a surtout lieu dans le jardin, malgré la saison avancée, la décoration représente un campement de colons dans une Louisiane de fantaisie aussi peu authentique que celle de Manon Lescaut, et toutes les serres de Paris ont été mises à contribution " pour composer des massifs d'arbustes exotiques ".
        Le spectacle comprend un feu d'artifice, un ballet truffé de symboles et d'allégories et une cantate11. Cinq cents danseurs et danseuses ont été engagés ainsi qu'un orchestre et le décor raffiné utilise des fermes 12. Le goût des " machines " caractérise le théâtre aux XVIIème et XVIIIème siècles. Le décor représente lui aussi un paysage de Louisiane, au bord du Mississipi. Aucune touche de réalisme et aucune vraisemblance : un paysage convenu, une méconnaissance totale du terrain et du climat, des Indiens d'opéra-bouffe. Il est presque évident que Féval, grand amateur d'opéra, pense aux Indes galantes de Rameau, à La Périchole d' Offenbach ou du moins se réclame de la ressemblance. Des poncifs : les bons marins français apportent la civilisation aux bons sauvages un peu farouches. Un message simpliste : le dieu Mississipi arrosant d'une pluie de pièces d'or les bienheureux - et futurs malchanceux - actionnaires de la Compagnie des Indes. Le ballet voit se succéder un pas d'ensemble, un menuet, une gigue13 , un pas de deux, une bourrée, une courante14, des guirlandes et un bal général. La cantate est interprétée par le signor Angelini, première haute-contre15 de l'Opéra. Féval relève dans le texte chanté des vers comme :

" Et le fils immortel de la Calédonie
Aux rivages gaulois envoyé par les dieux
Apporte l'opulence avecque l'harmonie... "

        Comment le spectacle est-il financé ? C'est en fait une gigantesque opération publicitaire en faveur du " système de Law " destinée à drainer vers la nouvelle Compagnie des Indes l'argent - le vrai, en espèces métalliques - des futurs actionnaires.

" Si Law payait les violons en son propre honneur, c'était un homme qui entendait bien la publicité, voilà tout. 16"

        Comment le public formé d'invités en règle, mais aussi d'intrus entrés en fraude à l'abri de dominos discrets, réagit-il devant toutes ces merveilles ? Il éprouve le " vrai, le cher plaisir des cohues : des côtes enfoncées, des pieds broyés, des femmes étouffées17 ! " Il applaudit à tout rompre, du haut en bas de l'estrade, d'un bout à l'autre du jardin, il applaudit et le ballet et la cantate, ovationne M. Law. Quelques rares grincheux déplorent le gaspillage et la licence des moeurs, mais l'ensemble de la foule se retourne pour envoyer à M.Law " tous ses sourires ", " La foule était amoureuse de lui ; la foule ne se sentait pas de joie 18".
        Féval stigmatise avec ironie l'innocence, l'ignorance, la crédulité des spectateurs complètements séduits par la démagogie du spectacle selon le bon vieux principe " du pain et des jeux ". Cependant, si l'on songe à la grande tristesse de nos spectacles contemporains, il est permis de rêver à ces époques brillantes , du moins sur le plan du spectacle, que furent le règne de Louis XIV, La Régence et le Second Empire.


4. DES ORGIES

        Croyant avoir définitivement éliminé Lagardère, le prince de Gonzague convie ses affidés et quelques demoiselles de l'Opéra à un souper dans son petit hôtel particulier : la " folie Gonzague ". A l'issue de ce souper, il est prévu de se débarrasser d'Aurore de Nevers, soit en la mariant avec le marquis de Chaverny, soit en l'empoisonnant.

" Il était huit heures du soir environ. Le souper promis avait eu lieu. Le salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà depuis longtemps engagée. [...]
Il y avait des dames bien entendu, et, bien entendu, ces dames appartenaient en majeure partie à l'Opéra. C'était d'abord Mlle Fleury, pour qui M. de Gonzague avait des bontés ; c'était ensuite Mlle Nivelle, la fille du Mississipi ; la grosse et ronde Cidalise, bonne fille, nature d'éponge qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en sottises, pour peu qu'on la pressât ; Mlles Desbois, Dorbigny, et cinq ou six autres demoiselles ennemies de la gêne et des préjugés. Elles étaient toutes belles, jeunes, gaies, hardies, folles et prêtes à rire, même quand elles avaient envie de pleurer. "19

        Chaverny a déjà beaucoup bu et les convives, qui s'ennuient un peu, lui demandent d'interpréter une chanson à boire. On jurerait des couplets de vaudeville, agrémentés d'allusions politiques :

" Il chanta en s'accompagnant sobrement sur son assiette.
Qu'une dame
Ait deux maris
On la blâme
Et moi, j'en ris ;
Mais un mâle bigame,
A mon sens, est infâme ;
Car, aujourd'hui, la femme
Est hors de prix
A Paris !
.................................................................
A la banque
Du bon régent,
Rien ne manque,
Sinon l'argent "20

        Puis le bossu et Chaverny s'affrontent dans un duel bachique :

" L'invasion des moeurs anglaises, qui date de cette époque, avait mis à la mode ces tournois de la bouteille.
Auprès d'eux une douzaine de flacons vides témoignait des vaillants coups portés, ou plutôt avalés de part et d'autre. Chaverny était livide ; ses yeux , déjà injectés de sang, semblaient vouloir s'échapper de leurs orbites. Mais il avait l'habitude de ces joutes. C'était , malgré l'élégance de sa taille et le peu de capacité apparente de son estomac, un buveur redoutable.[...] Esope II quitta son siège ; on crut qu'il allait tomber. Mais il s'assit gaillardement sur la nappe, promenant à la ronde son regard cynique et moqueur.
- N'avez-vous pas de plus grands verres ? s'écria-t-il en jetant le sien au loin. Avec ces coquilles de noisettes, nous pourrions rester là jusqu'à demain ! [...]
On apportait les grands verres demandés par le bossu. Il y eut un long cri de joie. C'étaient deux vidercomes de Bohême, dont on se servait l'été pour les boissons à la glace. Chacun d'eux tenait bien une pinte. Le bossu versa dans le sien une bouteille de champagne. Chaverny voulut l'imiter, mais sa main tremblait. [...]
Le bossu reprit, en saluant à la ronde :
- Cette rasade doit être bue d'un trait et sans reprendre haleine.
Le bossu approcha le verre de ses lèvres et but sans se presser, mais d'une seule lampée. On battit des mains avec fureur.
Chaverny, déjà soutenu par ses parrains, absorba aussi son vidercome ; mais chacun put augurer que c'était son dernier effort.
- Encore un ! proposa le bossu, dispos et gai, en tendant son verre.
- Encore dix ! répondit Chaverny chancelant.[...]
Les verres s'emplirent. Le bossu prit le sien d'une main ferme. Chaverny fit un suprême effort pour lever son verre. [...] Le bossu offrit galamment son vidercome, qu'on emplit. Mais les paupières de Chaverny se prirent à battre.[...] Son corps se prit à vaciller sur son fauteuil, tandis que ses mains amollies essayaient en vain de saisir un point d'appui.[...] Chaverny venait de glisser sous la table. Un second hourra retentit. Le bossu triomphant leva le verre qu'on venait d'emplir pour le vaincu et l'avala, debout sur la nappe. Il était ferme comme un roc. La salle faillit crouler sous les applaudissements. "21

        Toute l'audace de Féval s'arrête là. Quelques danseuses, un repas bien arrosé, un duel bachique : point de situations graveleuses, point de libertinage. Pudeur personnelle ? Censure de la presse sous le Second Empire ? Volonté de ne pas choquer le lecteur populaire, de ne pas lui donner de " mauvais " exemples ?



1. Le Bossu, p.279, 280.
2. Prétérition : figure de style qui consiste à feindre de ne pas vouloir dire ce que néanmoins on dit très clairement, et souvent même avec force.
3. Le Bossu, p.280.
4. Ibid., p.462.
5. Le Bossu, p.279.
6. Ibid., p.220.
7. Claude Le Blanc : Secrétaire d'Etat à la Guerre de 1718 à1723.
8. Régiment créé en 1563 et chargé jusqu'en 1789 de la garde des palais royaux de Paris.
9. Le Bossu, p.446.
10. Ibid., p.309.
11. Cantate : composition musicale écrite à une ou plusieurs voix avec accompagnement instrumental.
12. Décor de théâtre monté sur châssis, qui s'élève des dessous.
13. Danse rapide, d'origine populaire, écrite sur une mesure composée binaire (6/8 , 12/8) ou ternaire (3/8, 9/8).
14. Danse française, à trois temps, très en vogue au XVIIème siècle.
15. Voix masculine située dans le registre aigu du ténor.
16. Le Bossu, p.446.
17. Le Bossu, p.483.
18. Ibid., p.485.
19. Le Bossu, p.564.
20. Ibid., p.572-573.
21. Le Bossu, p.596.