I . C - LES PERSONNAGES HISTORIQUES

        Ils foisonnent dans Le Bossu : le jeune roi Louis XV, le Régent et sa famille, le czar Pierre de Russie, l'abbé Dubois, le banquier Law, plusieurs membres de la Noblesse, mais aussi des demoiselles d'Opéra et quelques "roués". Pour peindre le Régent, Féval cite Les Mémoires de Saint-Simon, familier et ennemi du prince et en particulier le passage évoquant " ces petits soupers que le duc d'Orléans faisait en des compagnies fort étranges " où n'entraient " que des dames de moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur débauche ".


1. LE REGENT

        Pour situer ce personnage dans la famille capétienne, il faut rappeler que Louis XIV avait un frère plus jeune, Philippe, qui avait le titre de Monsieur. Il avait d'abord épousé Henriette d'Angleterre qui était morte sans lui avoir donné d'enfant. Il avait épousé en secondes noces la princesse Palatine dont il sera reparlé et elle lui avait donné un héritier, Philippe, qui se trouve donc être le neveu de Louis XIV. Les historiens s'accordent à dire que c'était un bel homme, intelligent, cultivé, amateur de musique et de peinture, curieux de sciences ( son cabinet de chimie le fit accuser de sorcellerie et d'empoisonnement), mais indolent et débauché : libertin spirituel, ennemi de l'étiquette et de l'hypocrisie.
        Au physique, Féval décrit ainsi le duc d'Orléans :

" Le Régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné quelque peu davantage à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un voile sur ses traits. Il était beau néanmoins ; son visage avait de la noblesse et du charme ; ses yeux d'une douceur toute féminine peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse. Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui est comme un héritage dans la maison d'Orléans.[...] Ses cheveux, qu'il avait très beaux, étaient en papillotes (il se prépare à honorer de sa présence le bal du Palais-Royal) et il portait de ces gants préparés pour entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que ce goût excessif pour la parure lui venait de Monsieur [...] qui , dans les derniers jours de sa vie, fut autant et plus coquet qu'une femme "1.

        Au moral, Féval lui reconnaît beaucoup d'intelligence et de bonté, et considère qu'il n'est pas entièrement responsable de ses faiblesses et de ses vices.

" Le Régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l'éducation d'abord, ensuite par les excès de tout genre, le Régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poème financier2. [...] Ce prince appartenait au genre neutre, qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le coeur, mais dont la bonté était un peu de l'insouciance. [...] Philippe d'Orléans comptait des compagnons de plaisir et n'avait point d'amis. [...] Sa vie était un éhonté scandale.[...] Ses vices étaient dus à son infâme précepteur. Ce qu'il avait de vertu lui appartenait d'autant mieux qu'on avait fait plus d'efforts pour la tuer en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n'eurent point de revers sanglant. Il fut humain, il fut bon. Peut-être eût-il été grand sans les exemples et les conseils qui empoisonnèrent sa jeunesse. "3

        S'il ne décrit jamais les débordements sexuels des orgies de la Régence, Féval ne décrit pas non plus les moeurs du Régent. Respect de la monarchie ? Pruderie ? Religion ? . Il n'y a donc pas trace dans Le Bossu des relations incestueuses du Régent avec sa propre fille, la duchesse de Berry. Dumas fait preuve de la même discrétion dans Une fille du Régent. En revanche, le cinéaste Bertrand Tavernier dans Que la fête commence ! et la romancière Eve de Castro, dans un ouvrage récent intitulé : Nous serons comme des dieux ne se privent pas de montrer les aspects sulfureux du personnage. On peut se demander si le fait pour un roman de paraître en feuilleton n'obligeait pas son auteur à censurer ses textes.


2. L'ABBE DUBOIS

        Guillaume Dubois (1656-1723) fut le précepteur de Philippe d'Orléans et entra au conseil d'Etat quand son élève devint régent. Habile diplomate, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères à partir de 1718, il fut premier ministre en 1722. Il n'est encore ni ministre, ni cardinal quand il fait une courte apparition dans la sixième partie du roman, dans la chambre à coucher du Régent à qui il vante les mérites d'une alliance avec l'Angleterre. Fidèle en tous points à ce qu'en disent les historiens, il est le compagnon de débauche du Régent, ne méprise ni le vin ni les demoiselles d'Opéra, se montre un spéculateur acharné, mais aussi un homme politique avisé.


3. LE CZAR PIERRE LE GRAND, EMPEREUR DE RUSSIE

        Pierre de Russie séjourne effectivement à Paris en 1717 pour " compléter son éducation de prince instaurateur et fondateur ". Accompagné du " général prince Kourakine, ambassadeur de Russie ", et escorté du " maréchal de Tessé qu'on appelait son cornac ", il assiste incognito au bal du Régent. Ce souverain brutal et fantasque, redoutable buveur (il ne lui fallait pas moins de douze bouteilles par jour de liquide capiteux, sans compter la bière et la limonade) , doté d'un appétit d'ogre (il faisait par jour quatre repas considérablement copieux, mais n'aimait pas les petits plats), et aux moeurs amoureuses excentriques ( Féval prévient prudemment qu'il n'en parlera pas), ce souverain donc s'assoit à une table de jeu de lansquenet4.

" Il était grand, très bien fait, un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche. Au moment où on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait tout à coup son visage. [...] Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait gracieuse et charmante.[...] C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque ronde sans poudre et col de toile.[...] Il avait un gros pourpoint de bouracan5 marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de marin ".6

        Soupçonnant que l'un des joueurs triche - c'est ce brave M. de Peyrolles - il dégaine son sabre et s'apprête à lui couper les oreilles, quand ses gardes du corps, à qui il échappe sans cesse, s'interposent.


4. LA FAMILLE DU REGENT

        Décrivant le Palais-Royal, Féval présente brièvement ses occupants, c'est-à-dire la famille du Régent. Dans l'aile orientale " se trouvent les appartements d'Elizabeth Charlotte de Bavière, princesse Palatine, duchesse douairière d'Orléans, seconde femme de Monsieur ; ceux de la duchesse d'Orléans, femme du Régent et ceux du duc de Chartres. Les princesses, à l'exception de la duchesse de Berri et de l'abbesse de Chelles7, habitaient l'aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu ".
        De la princesse Palatine, dont il semble avoir lu les Mémoires, Féval nous dit :

" La princesse Palatine, sa mère, lui avait donné quelque chose de sa bonhomie allemande et de son esprit argent comptant ; mais elle en avait gardé la meilleure part. Si l'on en croit ce que cette excellente femme dit d'elle-même dans ses souvenirs, chef-d'oeuvre de rondeur et d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle n'avait point . "8

        De la belle duchesse de Berri, fille du Régent, Féval emprunte à Saint-Simon qu'elle était " toujours entre deux vins et le nez barbouillé de tabac d'Espagne9 " et qu'elle faisait partie " de l'étrange compagnie des petits soupers de son père ", cotoyant ses maîtresses : mesdames de Parabère, de Phalaris, de Royan, de Sabran, de Tencin10 et les demoiselles d'Opéra : Cidalise, Desbois-Duplant, Nivelle, Fleury, Dorbigny ...


5. LAW

        L'Ecossais John Law, bel homme séduisant, plein d'idées, viveur qui avait beaucoup voyagé, était déjà venu à Paris sous le feu roi Louis XIV. Il avait fréquenté les milieux financiers et s'était même fait expulser par la police de d'Argenson comme joueur trop heureux dans les tripots. Revenu en 1715, il séduisit le Régent par ses vues audacieuses et les solutions qu'il proposait pour redresser les finances royales, lesquelles étaient en piteux état. La dette atteignait trois milliards et demi de livres, les recettes de 1716 et de 1717 étaient absorbées par anticipation.
        Auteur d'un système financier et bancaire dans lequel il attribuait à l'Etat la responsabilité du développement de la richesse du pays qu'il fondait sur la monnaie, Law préconisa la création d'un papier-monnaie et d'une banque d'Etat. Grâce à l'appui du Régent, il créa en France une banque privée, liée étroitement à l'Etat et à la Compagnie d'Occident. Son système connut un succès rapide, et la spéculation se développa considérablement. Law obtint d'importantes plus-values.
        Voilà pour l'histoire officielle. Mais Féval qui se défend de faire de Law un personnage de son livre, nous en parle à maintes reprises avec une estime mitigée et en le brocardant souvent.
        Ainsi à propos du bal du Régent donné dans les jardins du Palais-Royal :

" Ce n'est pas seulement à titre d'inventeur de l'agio que ce bon M. Law peut être regardé comme le véritable précurseur de la banque contemporaine. Cette fête était pour lui ; cette fête avait pour but de glorifier son système et aussi sa personne. Pour que la poudre qu'on jette aille bien dans les yeux éblouis, il faut la jeter de haut. Ce bon M. Law avait senti le besoin d'un piédestal d'où il pût jeter sa poudre. On devait cuire une nouvelle fournée d'actions le lendemain. "11


6. LES NOBLES

        Le duc de Nevers, le prince de Gonzague, le marquis de Caylus, le marquis de Chaverny et quelques nobles, acteurs du roman, sont d'authentiques personnages historiques. Gonzague , par exemple, est le nom d'une famille princière d'Italie qui a régné sur Mantoue du XIVème au XVIIIème siècle et sur le duché de Nevers.
        L'art de Féval est d'avoir prêté à ces noms fameux un physique, un caractère, des aventures et des passions.



1. Le Bossu, p.452.
2. Le " système " de Law.
3. Ibid., p. 280.
4. Sorte de jeu de cartes importé d'Allemagne.
5. Etoffe de laine grossière.
6. Le Bossu, p.461.
7. Filles de Philippe d'Orléans évoquées également dans le roman d'A. Dumas Une fille du Régent.
8. Le Bossu, p.453.
9. Elle prisait.
10. Mère de d'Alembert, qu'elle abandonna à la naissance.
11. Le Bossu, p.446.