I . E - LA JUSTICE

        Pour évoquer l'arrestation de Lagardère, son incarcération, sa condamnation, Féval nous rappelle le fonctionnement de la justice sous l'Ancien régime avec ses sauf-conduits, ses lettres de cachet, ses parlements, ses prisons, ses chambres ardentes, ses jugements discutables et le côté spectaculaire de ses exécutions. Nous avons cherché, de notre côté, tout ce qui pouvait corroborer les informations apportées par le texte.


1. LA JUSTICE SOUS L'ANCIEN REGIME

a) Les sauf-conduits

        Par définition, le porteur d'un sauf-conduit jouit de la permission donnée par une autorité, d'aller en quelque endroit, d'y séjourner quelque temps et de s'en retourner librement, sans crainte d'être arrêté. Sous l'apparence du Bossu, Lagardère obtient du Régent un parchemin scellé aux armes de France qui contient outre le protocole d'usage (" Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.. "), la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les contreseings du secrétaire d'Etat Le Blanc et de M. de Machaut, lieutenant de police, un sauf-conduit " en règle, accordé par le gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu roi ". Cet acte lui donne " licence d'aller et de venir partout dans le royaume sous la garantie de l'autorité, et de quitter le territoire français en toute sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt ".


b) La lettre de cachet

        Elle constitue pour le roi un moyen d'exercer sa justice personnelle. C'est une lettre close, signée du roi, contresignée par un secrétaire d'Etat, et fermée par un cachet de cire (d'où son nom).Les lettres de cachet servent au roi à donner des ordres et instructions de toute nature, mais aussi à faire emprisonner une personne, ou bien, si elle est déjà en prison, à la remettre en liberté, ou encore à l'exiler dans un lieu donné ou à suspendre un ordre d'exil. Demandées par la famille elle-même, elles permettent d'interner un aliéné, d'enfermer un fils ou un mari prodigue, de rompre une liaison d'un jeune homme (déshonorante pour les siens) en l'emprisonnant ; à la demande d'un évêque, de maintenir dans un séminaire ou une forteresse des prêtres à la conduite répréhensible ; dans l'intérêt de l'Etat, de réprimer des délits de presse ou de réduire au silence des opposants trop exaltés.
        Dans Le Bossu, le prince de Gonzague obtient du Régent une lettre de cachet contre son propre cousin, le marquis de Chaverny et celui-ci se retrouve incarcéré à la prison du Châtelet dont il s'évade.


c) Le Parlement de Paris

        Les parlements étaient des cours d'appel qui s'étaient multipliées en raison du nombre des affaires. Ils pouvaient donner leur avis sur les lois royales avant de les enregistrer. Ainsi dans une déclaration des parlementaires parisiens du 8 juillet 1648, pouvons-nous relever l'article 6 qui, aussi bien, concerne Lagardère.

"Qu'aucun des sujets du roi, de quelque qualité et condition qu'il soit, ne pourra être détenu prisonnier passé vingt-quatre heures, sans être interrogé, suivant les ordonnances, et rendu à son juge naturel [...] ; et qu'aucun officier ne pourra être troublé en la fonction et exercices de sa charge par lettres de cachet ".


d) Le Châtelet de Paris

        Bien qu'il ne soit théoriquement qu'une prévôté, il a en réalité l'importance d'un grand bailliage. A la veille de la Révolution, il comprend plus de 60 magistrats répartis en 8 chambres et 20 membres du ministère public. Il existe également, en 1789, 113 notaires attachés au Châtelet et possédant le droit d'instrumenter dans toute la France.


2. LES CHAMBRES ARDENTES

" L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutables dans les vingt-quatre heures. La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire désignée par Louis XIV, au temps des empoisonnements.
Sous la Régence, le nom resta, mais les attributions varièrent. Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambre ardente et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à l'hérésie ni aux poisons, la fièvre était aux finances. Sous la Régence, les chambres ardentes furent donc financières. On ne doit voir en elles que de véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les bordereaux des agents du trésor. Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambre du visa.
Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient lieu au grand Châtelet, pendant les travaux que Le Blanc fit faire au palais du parlement et à la Conciergerie.[...] En 1717, elle était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre : M. le marquis de Ségré. Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain, et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne devaient pas quitter Paris ".1

        Voyons comment se déroulent, après l'arrestation par des exempts du Châtelet, la comparution devant la chambre ardente et la détention de Lagardère et notons le caractère plutôt expéditif du jugement.

" La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre aux juges le nom de l'accusé.
A quatre heures et demie, le chevalier de Lagardère comparut devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.
Il y eut des témoins entendus : M. le prince et Mme la princesse de Gonzague. Leurs dires furent tellement contradictoires que la chambre habituée pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à une heure de relevée pour plus ample informé. [...] M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi, la comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en considération : M. de Gonzague avait déclaré que la fille de Nevers subissait de manière ou d'autre l'influence de l'accusé ; circonstance aggravante dans un procès de rapt commis sur l'héritière d'un duc et pair ! "2


3. PRISONS ET SANCTIONS

        Dans l'attente du jugement , Lagardère est enfermé au Châtelet et on lui refuse toute possibilité d'écrire. La même scène se trouve dans Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas, lorsque Dantès est enfermé au château d'If.

" En mettant Lagardère sous clef, après la séance suspendue, le geôlier lui déclara qu'il était au secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles3 qu'il avait sur lui pour une plume , de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement de déposer l'argent au greffe. Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses réflexions.[...] D'un regard, il embrassa son pauvre domaine : un billot, une cruche, un pain, une botte de paille."4

        Pendant qu'il se morfond en attendant la seconde séance de la chambre ardente, les membres de celle-ci déjeunent.

" On avait déjeuné copieusement et longuement au grand greffe du Châtelet. M. le marquis de Ségré méritait la réputation qu'il avait de faire bien les choses. C'était un gourmet d'excellent ton, un magistrat à la mode et un parfait gentilhomme . Les assesseurs [...] étaient de bons vivants , bien nourris, de bel appétit, et plus à l'aise à table qu'à l'audience.
Il faut leur rendre cette justice, que la seconde séance de la chambre ardente fut beaucoup moins longue que le déjeuner. Des trois témoins que l'on devait entendre, deux avaient du reste fait défaut : les nommés Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs. Un seul, M. de Peyrolles, avait déposé. Les charges produites par lui étaient si précises et si accablantes que la procédure avait dû être singulièrement simplifiée ".5

        Après ce procès pour le moins expéditif, l'arrêt est rendu et doit être exécuté le jour même. Ecoutons Lagardère expliquant à Aurore et à sa mère le châtiment qu'il va subir :

" Vers la brume, une escorte viendra me prendre ici pour me conduire à la Bastille. A huit heures, je serai rendu au préau des exécutions. Entre la maison du Châtelet, d'où je vais partir et le préau de la Bastille, but de mon dernier voyage, il y aura une station : au cimetière de Saint-Magloire.[...] Ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au tombeau de sa victime ? Devant le tombeau de Nevers, il y aura un billot et une hache. J'aurai le poing droit coupé à l'entrée de la grille ".6


4. UNE JUSTICE-SPECTACLE

        Jusqu'au début du vingtième siècle (la dernière exécution capitale publique eut lieu en 1938), la justice a montré les tortures et les exécutions capitales comme des spectacles moralisateurs destinés à l'édification du peuple. C'était sans compter sur le goût du public pour ce genre de démonstrations. Quand on rouait place de Grève, les badauds se pressaient aux abords de l'échafaud, les fenêtres et les balcons donnant sur la place se louaient à prix d'or. La décapitation de Charles Ier d'Angleterre eut lieu en public. Sous la Terreur, les " tricoteuses " se réservaient dès l'aurore les meilleures places, au pied de la guillotine, à proximité du panier où tombaient les têtes.
        Il n'est donc pas étonnant que dans Le Bossu, censé se passer sous la Régence, Féval nous montre les curieux affluant pour assister au supplice de Lagardère.

" Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques. A part celles que l'histoire compte et constate qui furent faites sans forme de procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent en suite d'un jugement et d'une procédure plus ou moins régulière. Le préau de la Bastille était un lieu de supplice avoué et légal comme la place de Grève. M. de Paris avait seul le privilège d'y couper les têtes.
Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes légitimes, mais la plèbe parisienne reprochait surtout à la Bastille de faire écran au spectacle de l'échafaud. "7

" La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet ; mais tout n'était pas perdu ; l'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose. Cela, du moins, on pouvait le voir.
Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bas-quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point, pour se répandre, les mêmes canaux qu'aujourd'hui ; mais, par cela même, on était plus avide de voir et de savoir. En un clin d'oeil, les abords du Châtelet et du palais furent encombrés. Quand le cortège sortit par la porte Cosson, ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient déjà la haie. "8

        Même sur le mode ironique, Féval marque toute sa réprobation à l'égard d'un tel comportement. Pessimiste, il ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre le début du XVIIème siècle et son époque quand il écrit :

" Quiconque a passé la barrière de la Roquette, une nuit d'exécution capitale, pourra dire si, de nos jours, le peuple de Paris est guéri de son goût barbare pour ces lugubres émotions. "9



1. Le Bossu, p.641.
2. Le Bossu, p.642.
3. Une pistole valait environ dix livres.
4. Le Bossu, p. 643.
5. Ibid., p.669.
6. Le Bossu, p.676.
7. Ibid., p.698.
8. Ibid.p.698.
9. Ibid. p.698.