I . F - LA SPECULATION SOUS LA REGENCE

        Law créa en 1716 la Banque générale, au capital de 6 millions en 12000 actions nominatives de 500 livres. Banque de dépôt, de change et d'escompte, elle émit des billets acceptés des caisses royales. Succès rapide du papier-monnaie. En 1717, Law fonda La Compagnie d'Occident, surnommée le " Mississipi ", en 200 000 actions au porteur de 500 livres pour mettre en valeur la " Louisiane " sous monopole. Une folle réclame entraîna le public engoué du " Mississipi " vers lequel on envoya, pour le peupler, des navires chargés d'épaves sociales, vagabonds ou filles de joie du type Manon Lescaut. On parlait de rochers d'or et de diamant, et le public s'arracha les titres du " Mississipi ", dont l'agiotage haussa vite les cours. En 1718, la banque de Law devint Banque royale. Law, grisé, fabriqua des richesses factices, émit en trois mois 71 millions de billets. Après le monopole du tabac, Law reçut celui de tout le commerce extérieur, absorba les compagnies du Sénégal, de Chine, de Guinée, élargit la sienne en Compagnie des Indes : il émit 50 000 actions de 500 livres, mais il fallait présenter quatre " Mississipi " pour avoir une action des Indes, quatre " mères " pour avoir une " fille ". Ascension vertigineuse : Law obtint le monopole des monnaies, émit les " petites-filles " réservées aux porteurs de " mères " et de " filles ".

        Féval connut plusieurs revers de fortune pour avoir fait confiance à des aigrefins. Pourtant il analyse remarquablement le système de Law et le phénomène de spéculation sous la Régence, et pour un lecteur non initié aux rites bancaires, il a le mérite d'être clair.

" En lisant les folles débauches de la spéculation acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge. Seulement le Mississipi était l'appât unique. [...] La civilisation n'avait pas dit son dernier mot. Ce fut l'art enfant, mais un enfant sublime.[...] Cet inventeur qui institua la banque de Louisiane, le fils de l'orfèvre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l'éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d'Etat, sa banque générale, enfin sa Compagnie d'Occident, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M.d'Argenson eût le portefeuille.[...] Law prétendait se passer d'or et changer tout en or.[...] Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu'on appelait des filles, par opposition aux mères qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime.
Les petites-filles, créées quelques jours plus tard, devaient avoir une vogue pareille. Nos aïeux achetaient pour cinq mille livres tournois1 en beaux écus sonnants, une bande de papier gris sur lequel était gravée promesse de payer mille livres à vue. Au bout de trois ans ces orgueilleux chiffons valurent quinze sous le cent. On en faisait des papillotes, et telle ou telle petite maîtresse frisée à la bichon pouvait avoir cinq ou six cent mille livres sous sa cornette de nuit. "2

        Les mères étaient blanches, les filles jaunes, les petites-filles bleues. Au moment où se déroule l'histoire du Bossu, la spéculation bat son plein et la rue Quincampoix a " d'étonnants rapports avec la Californie " :

" Incessamment, des portefaix, des voituriers à bras, amenaient des masses de marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors au beau milieu de la voie. Le port était payé un prix fou. Une seule chose, de nos jours, peut donner l'idée du tarif de la rue Quincampoix : c'est le tarif de San Francisco, la ville du golden fever, où les malades de cette fièvre d'or payent, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs bottes. "3

        La foule s'écrase à la Banque, rue Vivienne (hôtel Mazarin), s'arrache actions et billets, enlève les actions de 500 livres à 18 000 livres. Le centre de l'agiotage était l'étroite rue Quincampoix où s'entassait une cohue frénétique offrant, achetant toutes classes sociales mêlées. Une fièvre de jeu, de jouissance saisit le public

" En général, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraquées étaient des débits de boissons dont les maîtres vendaient le ratafia d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup : cela met de l'entrain dans les transactions. A chaque instant, on voyait des spéculateurs heureux porter rasade aux gardes-françaises postés en sentinelles aux avenues principales. Ces tours de faction étaient très recherchés ; cela valait une campagne aux Porcherons. "4

Des fortunes colossales se créèrent en un jour.

" Veuillez réfléchir : un louis vaut 24 francs aujourd'hui ; demain, il vaudra encore 24 francs, tandis qu'une petite-fille de mille livres, qui ce matin ne vaut que cent pistoles, peut valoir deux mille écus demain soir. "5


        Law pratique déjà ce qu'on appellerait aujourd'hui la " corruption du pouvoir en place " ou " l'affairisme ". Le Régent, les ministres, les princes reçoivent des dividendes non négligeables.

" Philippe d' Orléans avait pour Law les complaisances les plus exagérées. Les mémoires du temps affirment que ces complaisances n'étaient point gratuites. A chaque création, Law faisait la part du feu, c'est-à-dire la part de la cour. Les grands seigneurs se disputaient cette curée avec une surprenante avidité.
L'abbé Dubois, car il ne fut archevêque de Cambrai qu'en 1720, cardinal et académicien qu'en 1722, l'abbé Guillaume Dubois venait d'être nommé ambassadeur en Angleterre. Il aimait les actions, qu'elles fussent mères, filles, ou petites-filles, d'une affection sincère et imperturbable.[...] La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais l'histoire inflexible ne permet pas d'en choisir un autre. Une fois les princes achetés, les ducs suivirent. "6

        Philippe d'Orléans dispense à ses fidèles amis et sujets des privilèges exorbitants censés leur apporter des fortunes.

" Le Régent, au sortir d'un souper, avait accordé à M. le prince de Carignan le droit d'établir en son hôtel un colossal office d'agent de change. La rue Quincampoix chancela un instant sur la base vermoulue de ses bicoques. On disait que M. de Carignan avait le droit d'empêcher tout transport d'actions signé ailleurs que chez lui. Gonzague fut jaloux. Pour le consoler, au sortir d'un autre souper, le Régent lui accorda, pour l'hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d'actions contre marchandises. C'était un cadeau étourdissant. Il y avait là-dedans des montagnes d'or ".7

        Gonzague habite un palais princier, l'hôtel de Nevers, " un petit chef-d'oeuvre de l'art gothique ", avec une grande cour pavée, un jardin embelli d'ormes séculaires, de corbeilles, de statues. Méprisant la valeur artistique et esthétique du site, il fait enlever les statues et abattre les arbres pour offrir un maximum de place aux futurs agioteurs, précurseur en cela des futurs urbanistes du vingtième siècle détruisant des quartiers historiques pour en faire des parkings.

" Ce qu'il fallait d'abord, c'était faire de la place pour tout le monde puisque tout le monde devait payer très cher. Le lendemain du jour où la concession avait été accordée, l'armée des démolisseurs arriva. On s'en prit d'abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point, on enleva les statues ; les arbres ne payaient point et prenaient de la place, on abattit les arbres.[...] L'oeuvre de dévastation était à peu près achevée. Un triple étage de cages en planches s'élevait tout autour de la cour d'honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d'acheteurs. C'était aujourd'hui même qu'on devait entrer en jouissance : c'était aujourd'hui qu'on devait ouvrir les comptoirs de la Maison d'or, comme déjà on l'appelait. "8

        Entrent les acquéreurs , se bousculant, s'insultant, et parmi eux, beaucoup de femmes. La réprobation de Féval vis-à-vis de ces spéculatrices apparaît très nettement.

" M.de Peyrolles en ce moment franchissait le seuil, suivi ou plutôt pressé par une foule compacte de solliciteurs. Solliciteurs d'espèce rare et précieuse, qui
demandaient à donner beaucoup d'argent pour un peu de fumée. Le choeur reprit :
- A moi ! Je suis inscrit. Palsambleu ! Je ne me laisserai pas prendre mon tour !
- Ne me poussez pas, vous !
- Allez-vous maltraiter une femme !
Car il y avait des femmes, les aïeules de ces dames laides qui, de nos jours, effrayent les passants, vers deux heures de relevée, aux abords de la Bourse.
- Maladroit !
- Malappris !
- Malotru !
Puis des jurons et des glapissements de femmes d'affaires. Le moment était venu de se prendre aux cheveux. "9

        Les comptoirs sont mis aux enchères ; la location d'un emplacement de quatre pieds carrés atteint vingt mille livres pour un mois, celle de la loge du chien échoit au bossu pour trente mille livres.

" Les hommes se battaient, les femmes tombaient étouffées ou écrasées. Mais elles criaient aussi du fond de leur détresse :
- A moi ! à moi ! à moi !
Puis des enchères encore, des cris de joie et des cris de rage. L'or ruisselait à flots sur les degrés de l'estrade qui servait de comptoir. C'était plaisir et stupeur que de voir avec quelle allégresse toutes ces poches gonflées se vidaient. Ceux qui avaient obtenu quittance les brandissaient au-dessus de leurs têtes. Ils s'en allaient ivres et fous, essayer leurs places et se carrer dedans. Les vaincus s'arrachaient les cheveux.[...] La frénésie venait. Aux dernières cases, le sang coula sur le parquet . "10

        Qui dit spéculation dit évidemment tentatives de fraude et procédés malhonnêtes : les apprentis agioteurs tentent de pauvres trucages, se font prendre et la foule est pour eux sans pitié, selon un principe bien établi qui veut que l'on soit bien plus indulgent pour les grosses escroqueries que pour les petites. Féval nous en donne un exemple.

" Au moment où M. de Peyrolles allait répondre, un tumulte affreux se fit dans la cohue. Tout le monde se précipita vers le perron, où deux gardes-françaises entraînaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux cheveux.
- Fausse ! disait-on, elle est fausse !
- Et c'est une infamie ! falsifier le signe du crédit !
- Profaner le symbole de la fortune publique !
- Entraver les transactions ! ruiner le commerce !
- A l'eau, faussaire ! A l'eau, le misérable !
On amena le pauvre malheureux, terrifié, à demi-mort, devant Gonzague. Son crime était d'avoir passé au bleu une action blanche, pour bénéficier de la petite prime affectée temporairement aux titres à la mode.
- Pitié ! pitié ! criait-il ; je n'avais pas compris toute l'énormité de mon crime. (...(
Et la foule :
- Horreur ! infamie ! un faux ! ah ! le scélérat ! point de pardon !
- Qu'on le jette dehors ! décida Gonzague en détournant les yeux.
La foule s'empara aussitôt du pauvre diable, en criant :
- A la rivière ! à la rivière !
Il était cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour se renouvelaient avaient déterminé l'autorité à défendre la négociation des actions après la brume tombée. C'était toujours à ce moment que le délire du jeu arrivait à son comble. Vous eussiez dit une mêlée. On se prenait au collet. Les clameurs se croisaient si bien, qu'on n'entendait plus qu'un seul et même hurlement ."11

        Comment ne pas rapprocher ce passage de certaines scènes de La Curée de Zola, ou des scènes de panique de la crise de 1929 ?

        Pour conclure cette première partie, nous noterons que Féval possède une solide culture historique et qu'il a lu tous les ouvrages parus sur la Régence : les Mémoires du Duc de Saint-Simon, les souvenirs de la Princesse Palatine, les Philippiques du poète Lagrange, les Mémoires secrets de l'historiographe Duclos. Et l'on pourrait dire de Paul Féval ce que M. René Guise dit de Walter Scott :

" Il ne s'agit plus chez lui, de se servir de quelques événements historiques, supposés connus du lecteur, pour brosser la toile de fond d'un roman, pour situer une intrigue romanesque ; il ne s'agit plus d'utiliser quelques personnages historiques pour donner une apparence d'authenticité à une fiction, mais au contraire de recourir à une intrigue, de créer quelques personnages fictifs pour faire revivre le passé, non seulement dans ses moments marquants, mais dans sa réalité quotidienne. L'histoire cesse d'être un moyen, elle devient le but du roman. [...] Toute une génération de lecteurs a, sinon appris l'histoire, du moins découvert son intérêt en lisant Walter Scott, et l'on sait que c'est à la lecture d'Ivanhoé qu'Augustin Thierry a découvert sa vocation d'historien ".

        Dans L'Impartial du 6 janvier 1835, un critique qui signe L. V. ajoute :

" Le roman historique est pour l'enseignement du public un utile auxiliaire de l'histoire ; elle doit à ses formes attrayantes, à l'entourage dont elle l'encadre et l'embellit, une diffusion et une popularité que sans cela elle n'atteindrait jamais. Il faut donc recevoir avec gratitude et éloges les bons romans historiques, ceux qui, à l'aide d'une fabulation intéressante, d'un drame passionné, mettent en relief une époque, des moeurs et des personnages dignes d'attention et d'étude ".



1. 1 livre tournois : monnaie officielle à partir de 1667 et valant 20 sols ou 240 deniers.
2. Le Bossu, p.280.
3. Ibid., p.532.
4. Le Bossu, p.532.
5. Ibid., p.532.
6. Ibid., p.280.
7. Le Bossu, p. 283.
8. Ibid., p. 284.
9. Le Bossu, p. 295.
10. Ibid., p. 297.
11. Le Bossu, p.539, 540.